Femme

Nathalie ASSEN : Réseaux sociaux et estime de soi, [Entretien]

Cet échange est né à la suite du webinaire animé par Nathalie ASSEN sur le thème des réseaux sociaux et leurs effets sur l’estime de soi. Baltazar ATANGANA, expert en genre, inclusion sociale et développement, s’est entretenu avec elle, psychologue clinicienne et psychothérapeute, fondatrice du cabinet NAB CONSULTING, pour revenir plus en détail sur cette question, en particulier chez les jeunes.

Baltazar ATANGANA : Vous êtes régulièrement sollicitée pour animer des séminaires et causeries sur le thème des réseaux sociaux. Qu’est ce qui rend ce sujet aussi central aujourd’hui dans votre pratique clinique et dans les demandes de guidance parentale ?

 ASSEN : Au courant des mois de juin et juillet, j’ai enchaîné plusieurs séminaires, webinaires et causeries autour de ce thème, et je remarque qu’il revient aussi de manière transversale dans les suivis de jeunes que je fais avec leurs parents, en demande de guidance parentale. C’est un sujet devenu incontournable parce que les réseaux sociaux font désormais partie intégrante du paysage social, et qu’ils sont massivement investis par la population juvénile. Une actualité récente m’a d’ailleurs poussée à repenser l’impact social de ce type d’intervention aujourd’hui, je pense notamment à l’affirmation d’un conférencier devenu populaire sur les réseaux, selon laquelle ne pas être propriétaire immobilier à trente ans reviendrait à avoir raté sa vie. Face à ce genre de discours, il devient nécessaire d’instruire le public sur l’influence réelle des réseaux sociaux sur l’estime de soi, en montrant à la fois leurs aspects positifs et négatifs.

Baltazar ATANGANA : Vous évoquez les réseaux sociaux comme un quatrième lieu de sociabilisation, après la famille, l’école et l’espace religieux. Concrètement, en quoi cela change t il la construction identitaire des jeunes ?

 Nathalie ASSEN : Avant, la sociabilité d’un individu se construisait principalement dans trois espaces. Il y a d’abord la famille, qui est le lieu de la sociabilisation primaire et de la structuration du noyau identitaire, de l’image de soi. Vient ensuite l’école, lieu de sociabilisation secondaire, d’immersion parmi les pairs, où l’image de soi se renforce au contact de règles sociales différentes de celles de la famille. Il y a enfin l’espace religieux, qui vient renforcer une image de soi cohérente avec les imagos infantiles. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus un quatrième lieu de sociabilisation, et c’est même le plus vaste espace contemporain d’échanges entre personnes. C’est donc un espace où se projette énormément l’image de soi, mais aussi où s’exercent le plus fortement les mécanismes d’influence et de comparaison sociale. Le Moi, en tant qu’instance identitaire qui exerce la sociabilité, s’y trouve particulièrement exposé.

Baltazar ATANGANA : Vous parlez d’un Moi idéalisé et d’un Moi numérique. Pouvez-vous expliquer la différence entre ces notions et comment elles peuvent fragiliser l’estime de soi ?

 Nathalie ASSEN : Sur les réseaux sociaux, on choisit ce que l’on montre de soi. Cela crée un Moi idéalisé, une présentation de soi amplifiée, grossie, parfois en décalage complet avec la réalité. Ce Moi représenté devient à la fois un support identitaire et une extension de l’image de soi, avec une véritable porosité entre l’espace virtuel et l’espace réel. Le Moi numérique, lui, est cette image idéalisée et projetée qui se retrouve soumise à la validation des internautes, les publications sont pensées en fonction des réactions attendues. Cela met en berne ce que j’appelle le Moi authentique, au profit d’un faux self ou Moi adapté. Il se crée alors un fossé entre le personnage que l’on joue en ligne et la personne que l’on est réellement au quotidien, ce qui peut générer de l’anxiété, des conflits psychiques et même relationnels, avec cette impression de jouer un rôle ou de ne jamais être vu pour soi même.

Baltazar ATANGANA : Le mécanisme de comparaison sociale ascendante revient souvent dans vos explications. Comment agit-il concrètement sur les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux ?

 Nathalie ASSEN : Le cerveau établit des comparaisons ascendantes entre les versions idéalisées des vies des personnes que l’on suit, et sa propre situation, vécue elle en position passive. Les contenus publiés sont des scènes de vie choisies, donc idéalisées, qui ne correspondent pas au réel. Quelqu’un qui annonce sa promotion ne l’invente pas forcément, mais on ne voit jamais les échecs qu’il a dû surmonter pour y arriver. À répétition, cette comparaison finit par déteindre sur l’estime de soi. Chez les jeunes, qui consomment surtout des contenus visuels, cela prend la forme du scroll, ce défilement passif du fil d’actualité qui accentue encore l’influence de ces mécanismes. Chez les adultes, c’est plutôt la consultation de profils de personnes à qui tout semble réussir, qui vient nourrir une image dégradée de soi par rapport à son propre niveau de vie et de réussite sociale.

Baltazar ATANGANA : Vous établissez un lien entre la consommation passive de contenus, l’addiction et la dépression. Quels signes doivent alerter les parents ou les proches ?

 Nathalie ASSEN : La consommation passive, c’est faire défiler, consulter et consommer du contenu sans interagir. Elle est systématiquement liée à une faible estime de soi, d’autant plus qu’elle ne laisse pas de trace et ouvre la porte à un autre danger, l’addiction, car il devient alors plus difficile de mesurer son propre temps de consommation. Il existe aussi un lien bidirectionnel entre dépression et utilisation des réseaux sociaux, c’est à dire que la dépression peut être directement induite par cette consommation, et inversement. Les signes à surveiller sont donc un temps d’écran qui échappe au contrôle de la personne, un repli progressif, une baisse visible de l’estime de soi, et une modification du comportement vis à vis du téléphone ou de la tablette. Sur ce dernier point, je note d’ailleurs un vrai paradoxe entre l’attitude des parents et éducateurs face à ces outils, et l’injonction à la régulation qu’ils formulent auprès des enfants et des jeunes.

Baltazar ATANGANA : L’exemple du conférencier affirmant qu’à trente ans il faut être propriétaire pour réussir sa vie vous a marquée. Pourquoi ce type de discours est il particulièrement dangereux pour la jeunesse ?

 Nathalie ASSEN : Les jeunes ont vivement réagi à cette modélisation de la réussite à laquelle ils aspirent, et dont l’atteinte est source de nombreuses angoisses. Plus le modèle de référence est éloigné de la réalité de la personne qui le regarde, plus le mécanisme de comparaison sociale peut s’avérer destructeur pour elle. Or les jeunes sont encore dans une phase de structuration, sur les plans physiologique, psychologique, social et relationnel, ce qui les rend particulièrement vulnérables à ce type de référentiel. Cette sensibilité accrue aux mécanismes de comparaison sociale les rend aussi plus vulnérables au rejet ou à la marginalisation, donc plus influençables et enclins à chercher à s’adapter aux comportements populaires, à suivre les tendances, parfois au prix de leur propre équilibre.

Baltazar ATANGANA : Vous insistez sur le fait que les réseaux sociaux n’ont pas que des effets négatifs. Quelles utilisations actives et saines recommandez-vous, notamment pour les jeunes ?

Nathalie ASSEN : Il ne s’agit pas pour moi de désapprouver l’usage des réseaux sociaux, mais plutôt d’en recommander une utilisation saine. Cela commence par savoir reconnaître les effets négatifs, la comparaison sociale ascendante ou la peur de rater quelque chose, le sentiment chronique d’insuffisance, la réduction de sa valeur à un chiffre de likes ou de followers, ou encore la dégradation de la perception de l’image du corps, quel que soit l’âge. Ensuite, il s’agit de favoriser une utilisation active plutôt que passive, en trouvant une communauté qui favorise un sentiment d’appartenance, en développant des compétences grâce aux liens et aux échanges permis par les réseaux, et en choisissant son réseau social en fonction de ses besoins réels et de son âge, plutôt que de s’y laisser simplement porter.

Baltazar ATANGANA : Pour conclure, quel conseil essentiel donneriez vous aux parents et éducateurs pour accompagner les jeunes dans leur usage des réseaux sociaux ?

 Nathalie ASSEN : Je dirais que l’essentiel est d’accompagner sans diaboliser. Les réseaux sociaux font partie du paysage social actuel, on ne peut pas simplement les interdire ou les ignorer. Ce qui compte, c’est d’aider les jeunes à reconnaître les mécanismes à l’œuvre, la comparaison sociale, l’idéalisation des contenus, la recherche de validation par les likes, pour qu’ils puissent prendre du recul plutôt que de les subir. Cela suppose aussi une cohérence de la part des parents et éducateurs eux mêmes dans leur propre rapport aux écrans, car on ne peut pas demander une régulation aux jeunes sans l’incarner soi même. Enfin, il faut rester attentif aux signes de mal être qui peuvent s’exprimer à travers l’usage des réseaux, la comparaison excessive, le repli, la quête d’approbation, car ce sont souvent des signaux qui méritent d’être entendus avant qu’ils ne s’installent durable.

 

Propos recueillis par Baltazar ATANGANA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page