Environnement

Pollution plastique : Notre corps est déjà contaminé, du sang au lait maternel , ( professeur Daniel Mastaki)

Chercheur au Centre de Recherche en Gestion de la Biodiversité et Changement Climatique de l’ISDR Bukavu et enseignant à l’ISDR, à l’UCB et à l’UEA, Daniel Mastaki alerte sur la face cachée de la crise plastique. Dans cet entretien accordé à l’issue de l’atelier sur le traité mondial contre la pollution plastique tenu à Bukavu, il explique le lien direct entre industrie pétrolière et plastique, les dangers invisibles des microplastiques et pourquoi un traité faible serait une défaite pour la RDC.

Q. Dans votre exposé vous avez dit que la pollution plastique commence avant d’être un déchet. Pouvez-vous nous expliquer le lien direct entre pétrolière, fabrication du plastique et la pollution ?

R. Le plastique est un pur dérivé pétrochimique issu à plus de 99% des combustibles fossiles (pétrole brut et gaz naturel). La pollution commence dès l’amont avec l’extraction et le raffinage (qui libèrent des hydrocarbures et des gaz à effet de serre), bien avant que l’objet ne devienne un déchet visible.

Q. Quelle est la différence entre pollution visible (sachets, bouteilles) et pollution invisible (microplastique, additifs chimiques)?

R. La pollution visible regroupe les macro-déchets (sachets, bouteilles, emballages) qui encombrent nos caniveaux et paysages urbains. La pollution invisible comprend les microplastiques (< 5 mm) et nanoplastiques ainsi que les additifs chimiques cachés (plus de 16 000 substances dont plus de 4 200 sont hautement toxiques ou perturbateurs endocriniens) qui s’infiltrent partout sans qu’on les voie. Et moi, je dirais que cette deuxième catégorie elle est trop dangereuse.

Q. Combien de temps (année) un plastique peut résister?

R. Un plastique à usage unique (comme une bouteille en PET/polyéthylène téréphtalate) se fragmente sous l’effet des UV et des intempéries, mais il ne se dégrade pas biologiquement. Il persiste dans l’environnement pendant 450 ans et plus.

Q. Quels sont les impacts concrets des microplastiques sur le sol agricole, le lac (Kivu) et sur la chaîne alimentaire ?

R. Sur le sol agricole, ils réduisent la porosité, asphyxient la microfaune (les organismes les plus petits, de fois invisibles à l’œil nu) et entravent la croissance des racines. Dans le lac Kivu, ils contaminent l’écosystèmes aquatique, étouffent les frayères (zone de reproduction des poissons) à poissons et menacent la sécurité alimentaire. Dans la chaîne alimentaire, ils agissent comme des « aimants à toxiques » (métaux lourds, polluants organiques) qui se transmettent/bioamplifient jusqu’à l’homme.

Q. Le brûlage à ciel ouvert du plastique, quel gaz toxique respire la population et quel risque pour les femmes enceintes et les enfants ?

R. Le brûlage informel des plastiques dégage des gaz toxiques hautement cancérigènes et mutagènes (dioxines, métaux lourds, etc.). Pour les populations, et en particulier les femmes enceintes et les enfants, cela provoque des troubles respiratoires aigus, des retards de développement et des perturbations hormonales graves.

Q. Y a-t-il des études qui montrent la présence des substances plastiques dans le sang et le lait maternel?

R. Oui, il existe de nombreuses études scientifiques récentes confirment que des microplastiques et des additifs chimiques ont été détectés dans le sang humain, le placenta, les poumons, le cœur, ainsi que dans le lait maternel.

Q. En quoi la crise plastique est-elle une question de droits humains et pas seulement environnementale?

R. La crise plastique ou de la pollution plastique n’est pas qu’environnementale. Elle viole le droit fondamental à un environnement sain, à la santé, à l’eau potable, à l’alimentation et à l’information (en raison de l’opacité chimique des industriels).

Q. Qui sont les plus vulnérables face à la pollution plastique ?

R. Les populations les plus exposées sont les riverains des décharges informelles (les quartiers précaires), les enfants, les femmes enceintes, ainsi que les récupérateurs de déchets informels qui travaillent sans protection.

Q. Les communautés qui ne produisent pas de plastiques, peuvent-elles plus impactées ? Comment parler de la justice environnementale?

R. Les communautés qui consomment ou produisent le moins de plastique (comme dans de nombreuses régions d’Afrique) subissent pourtant de plein fouet les inondations, la pollution des lacs et les transferts de déchets du Nord global (« colonialisme des déchets »). La justice environnementale exige que les pollueurs (pays développés et industries) paient et que les fardeaux ne pèsent pas sur les plus démunis. Le paiement n’est pas nécessairement financier, c’est aussi les mécanismes de dépollution qui peuvent être implantés.

Q. Quelles alternatives réalistes au plastiques à usage unique pour les marchés locaux? (Bukavu, RDC)? 

R. Les alternatives réalistes seraient le retour aux pratiques locales et traditionnelles de substitution (utilisation de feuilles de bananier, de paniers en fibres végétales ou en osier), le développement de marchés en vrac sans sachets, et l’organisation du tri à la source des matières organiques pour le compostage.

Q.  Si le traité est faible et ne parle que de certains aspects, est-ce que la RDC aura perdu ou gagné? Comment?

R. Si le traité est faible, non contraignant et se limite à du simple recyclage, la RDC aura perdu, car elle continuera de subventionner la crise des déchets importés sans aide financière. Si le traité impose un plafonnement mondial de la production de plastique vierge, l’interdiction des additifs toxiques et un fonds de transition juste, la RDC et le continent africain auront gagné la protection de leurs écosystèmes et de leur santé publique.

 

Propos recueillis par Cynthia B

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