Santé

Ebola : l’écoute des communautés, un impératif au cœur de la riposte – les constats de Jean Kaseya rejoignent les alertes de De Joseph Kakisingi

« C’est l’erreur que nous avons faite depuis le début de cette épidémie , nous n’avons pas écouté les communautés. » Cette déclaration du Dr Jean Kaseya, Directeur général de l’Africa CDC, lors d’une récente séance de débriefing sur la riposte contre Ebola, mérite une attention particulière.

Elle rejoint une préoccupation portée depuis les premières semaines de l’épidémie par le Dr De-Joseph Kakisingi, Coordonnateur du CONAFOHD, qui insiste sur une réalité souvent sous-estimée, Ebola n’est pas seulement une urgence biomédicale. La bataille contre le virus se joue également dans les communautés, là où apparaissent les premiers signaux, les premières inquiétudes, les premiers comportements et parfois les premières résistances.

Le constat de Jean Kaseya donne ainsi une résonance particulière aux alertes et aux propositions formulées par le Dr Kakisingi : pour interrompre efficacement la transmission, il faut écouter, comprendre et agir avec les communautés, et non simplement communiquer vers elles.

Le « temps communautaire » de l’épidémie

Avant la confirmation biologique d’un cas, avant l’arrivée des équipes spécialisées et parfois même avant l’alerte officielle, l’épidémie évolue déjà dans la communauté. Une personne tombe malade. Une famille s’interroge. Des voisins observent. Une rumeur circule. Un malade se déplace. Des contacts se multiplient.

C’est ce que le Dr Kakisingi appelle le « temps communautaire de l’épidémie ». Pour lui, gagner contre Ebola signifie aussi gagner ce temps. Car lorsque les signaux communautaires ne sont pas détectés ou suffisamment pris en compte, la réponse risque d’intervenir alors que des chaînes de transmission sont déjà constituées.

L’écoute des communautés devient donc un outil d’anticipation, et non une simple activité de sensibilisation. Écouter les communautés ne signifie pas seulement organiser des réunions ou leur transmettre des messages de prévention. Les communautés produisent quotidiennement des informations susceptibles d’aider à anticiper l’évolution d’une épidémie.

Relais communautaires, organisations locales, agents de santé, responsables religieux, femmes, jeunes et leaders locaux peuvent observer des changements qui échappent parfois aux mécanismes classiques de surveillance, déplacements inhabituels, décès suspects, rumeurs, refus de certaines mesures, mouvements de personnes malades, modification des comportements ou apparition de nouvelles zones de vulnérabilité. C’est dans cette perspective que le Dr Kakisingi défend l’approche de l’Intelligence Communautaire Anticipative.

L’objectif est de transformer les signaux recueillis sur le terrain en informations utiles à la décision, afin d’identifier les risques plus tôt et d’orienter rapidement la réponse. La « ceinture communautaire », préparer les zones avant l’arrivée du virus

Autre approche proposée par le Dr Kakisingi : la ceinture communautaire.

Le principe consiste à ne pas attendre qu’une zone soit touchée pour commencer à y organiser la riposte. Autour des foyers actifs, les communautés des territoires exposés devraient être préparées en amont, former les relais, renforcer les mécanismes d’alerte précoce, identifier les mouvements et les circuits de mobilité, travailler avec les leaders locaux et préparer les capacités de réponse.

Cette logique permet de déplacer une partie de la riposte du lieu où le virus est déjà présent vers les territoires où il risque d’arriver. Il ne s’agit donc plus seulement de courir derrière Ebola, mais de préparer les communautés à lui barrer la route.

ALLCE : donner une capacité réelle aux acteurs locaux

Le Dr Kakisingi propose également ALLCE – Action Locale de Lutte Contre Ebola, une approche visant à transformer la mobilisation locale en une capacité structurée, financée et immédiatement opérationnelle. Cette proposition met en évidence l’importance des organisations locales dans la réponse aux crises sanitaires.

Ces acteurs sont souvent présents avant, pendant et après les interventions d’urgence. Ils connaissent les réalités sociales, les dynamiques communautaires, les langues, les leaders et les facteurs qui peuvent favoriser ou empêcher l’adhésion aux mesures de santé publique.

Les considérer comme de simples exécutants ou comme des relais de communication revient donc à sous-utiliser une ressource essentielle de la riposte.

Comprendre avant de qualifier une communauté de « résistante »

L’une des difficultés majeures dans les épidémies reste la relation de confiance entre les populations et les acteurs de la réponse. Lorsqu’une communauté refuse une intervention, ce comportement ne devrait pas être automatiquement interprété comme de la « résistance ».

Il peut traduire une peur, une incompréhension, une expérience négative, une rumeur, un manque d’information ou une rupture de confiance. C’est pourquoi le Dr Kakisingi défend une approche qui consiste à écouter avant de prescrire, comprendre avant de communiquer et construire avec les communautés plutôt que décider pour elles.

Le P-FIM s’inscrit dans cette logique : remettre la compréhension des communautés au début du processus de réponse.

Une convergence qui doit maintenant produire des changements. Le constat formulé par Jean Kaseya est important parce qu’il reconnaît publiquement une faiblesse qui a souvent été signalée sur le terrain : la réponse ne peut être pleinement efficace si elle ne prend pas suffisamment en compte la voix, les connaissances et les réalités des communautés. Cette reconnaissance rejoint les alertes portées par le Dr De-Joseph Kakisingi et le CONAFOHD depuis le début de l’épidémie.

Mais reconnaître le problème ne suffit pas.

Il faut maintenant traduire cette prise de conscience en changements concrets dans la stratégie de riposte. Cela suppose notamment de donner aux communautés une place réelle dans la gouvernance de la réponse, de renforcer et financer les organisations locales, d’intégrer les informations communautaires dans les mécanismes de surveillance et de décision, et de préparer les territoires encore épargnés avant que le virus n’y arrive.

L’engagement communautaire est une intervention de santé publique. Pendant longtemps, l’engagement communautaire a parfois été réduit à la sensibilisation : informer les populations, distribuer des messages et demander leur adhésion aux mesures décidées ailleurs.

L’expérience d’Ebola montre les limites de cette approche.Une communauté ne doit pas être considérée comme le dernier maillon d’une chaîne de riposte. Elle doit en être l’un des premiers acteurs. Elle peut contribuer à détecter les signaux précoces, comprendre les comportements, identifier les risques, orienter les interventions, alerter sur les difficultés et participer à l’interruption de la transmission. L’engagement communautaire n’est donc pas une activité périphérique de communication. C’est une intervention de santé publique à part entière.

Être plus rapides que le virus

Au-delà d’Ebola, cette réflexion pose une question fondamentale : combien de vies pourraient être sauvées si les évidences produites quotidiennement par les communautés étaient prises en compte avec la même attention que les données biologiques et épidémiologiques ?

Le rapprochement entre le constat de Jean Kaseya et les propositions de De-Joseph Kakisingi montre qu’une nouvelle étape est possible. Il ne s’agit plus seulement de demander aux communautés d’écouter les messages de la riposte. Il faut aussi que la riposte écoute les communautés, car avant qu’une donnée n’apparaisse dans un rapport, avant qu’un cas ne soit officiellement confirmé et avant qu’une équipe n’arrive sur le terrain, les communautés ont souvent déjà vu, entendu ou ressenti les premiers signes.

Être plus rapides que le virus commence donc par être plus rapides dans l’écoute, la compréhension et l’action. Le défi est désormais de transformer cette reconnaissance en engagement concret : écouter les communautés, valoriser leur intelligence collective, investir dans les acteurs locaux et agir avant que les chaînes de transmission ne se consolident.

C’est peut-être là l’une des clés d’une riposte plus efficace, plus proche des réalités du terrain et surtout capable d’interrompre Ebola plutôt que de simplement courir derrière lui.

 

Rédaction 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page