Dans un milieu scientifique souvent dominé par les hommes, Madame Nelly Furaha s’impose comme une figure inspirante. Enseignante à la faculté des sciences et technologies, département de biologie à l’Université Officielle de Bukavu UOB et chercheuse spécialisée dans les écosystèmes aquatiques, elle consacre sa carrière à la compréhension et à la préservation des richesses invisibles des lacs et rivières de la région des Grands Lacs. Animée par une passion née dès l’enfance devant les documentaires de National Geographic, elle a choisi de se consacrer à un domaine exigeant mais essentiel, la protection et la valorisation des ressources aquatiques, vitales pour l’avenir de la RDC et de l’Afrique
Tout commence par un sourire,
Q : Qu’est-ce qui a éveillé votre passion pour la nature ?
R : Ma passion pour la nature est née grâce aux documentaires que je regardais dès mon enfance. Lorsque nous avons acheté une télévision, nous suivions souvent les documentaires de National Geographic. Je me souviens très bien des images sur les océans et les rivières. À l’époque, on montrait ce qui se trouve dans les profondeurs marines, et je trouvais cela fascinant. Les gens voient simplement l’eau, mais ignorent qu’elle abrite une vie riche. C’est cette découverte qui m’a beaucoup intéressée et qui a éveillé ma curiosité.
Q : Pourquoi avoir choisi de vous orienter vers les sciences aquatiques et l’agriculture, un domaine considéré comme masculin ?
R : Peu de personnes choisissent cette option, car elle exige une véritable passion. Pour moi, c’était une évidence : je voulais comprendre ce qui se cache dans l’eau, voir ce que les autres ne voient pas. Mon ambition était d’être les yeux de ceux qui ignorent la richesse invisible des écosystèmes aquatiques. J’étais aussi curieuse de savoir comment repeupler ces milieux fragiles, et c’est ainsi que j’ai découvert l’aquaculture, un domaine qui m’a immédiatement captivée.
Q : Au-delà de la passion, y a-t-il des personnes qui vous ont inspirée ?
R : Oui, plusieurs femmes m’ont inspirée, même si elles ne vivent pas au Congo. Je pense notamment au docteur L. Kaya, une grande chercheuse à l’Université de Dodoma. Lorsque j’ai eu l’occasion de la rencontrer, je me suis dit : « Je veux faire comme elle. » Elle m’a transmis sa passion et m’a beaucoup formée. Elle m’a appris à mener des recherches en sciences aquatiques, à écrire et à vulgariser la science. Car faire de la recherche est une chose, mais la rendre compréhensible pour le grand public en est une autre. Elle m’a aussi donné des astuces pour parler en public, ce qui était difficile pour moi car je suis de nature réservée. Grâce à elle, j’ai appris à m’exprimer et à aborder les gens, ce qui est essentiel dans un domaine où beaucoup de femmes scientifiques sont timides.
Q : Quels obstacles avez-vous rencontrés en tant que femme dans un milieu majoritairement masculin ?
R : Les obstacles étaient nombreux. Dans un environnement dominé par les hommes, il y avait beaucoup de résistances. Certains pensaient que je ne réussirais pas. Il m’a fallu du temps pour m’adapter et prouver mes compétences. J’ai aussi été confrontée au manque de considération : mes idées étaient parfois ignorées simplement parce que j’étais une femme. Mais avec persévérance, j’ai pu surmonter ces difficultés et démontrer ma valeur.
Q : Comment vos recherches sur les écosystèmes aquatiques contribuent-elles à répondre aux défis environnementaux de la région des Grands Lacs ?
R : Beaucoup de gens considèrent les écosystèmes aquatiques comme des poubelles, sans en mesurer l’importance. Mes recherches me permettent d’expliquer aux populations la valeur des lacs et des rivières, et de montrer comment mieux gérer ces ressources. L’eau est une ressource rare et précieuse. La RDC possède d’immenses réserves, mais leur biodiversité reste largement méconnue. Certains écosystèmes abritent des espèces endémiques, propres à notre région, que nous risquons de perdre si nous continuons à les menacer. Mon travail contribue à mieux connaître ces milieux, à les protéger et à sensibiliser sur leur rôle dans le commerce, la navigation et le bien-être collectif.
Q : Quels défis rencontrez-vous dans votre travail de recherche ?
R : Les défis sont surtout matériels et financiers. Les recherches aquatiques nécessitent des équipements spécialisés, comme des pirogues motorisées ou des appareils de mesure, qui coûtent très cher. En cas de panne, il faut commander en Europe ou en Amérique. De plus, le financement est insuffisant. Le gouvernement ne soutient pas assez ce type de recherches, ce qui nous oblige à recourir à des partenaires extérieurs.
Q : Malgré ces difficultés, êtes-vous fière de vos recherches ?
R : Oui, je suis fière. Malgré des conditions très difficiles et des moyens limités, nous parvenons à produire des résultats validés au niveau international. Cela prouve que notre travail est reconnu et qu’il a un impact réel.
Q : Quels réseaux scientifiques enrichissent votre parcours ?
R : Je suis membre de l’African Center for Aquatic Research and Education (ACARE), qui mène des recherches dans sept grands lacs africains et intervient dans dix pays. Je fais aussi partie de Iwiser African Women in Science, une branche féminine de l’ACARE qui met en lumière les compétences des femmes scientifiques et offre des opportunités de mentorat. Ma participation est active, car notre rôle est de mener des recherches et de proposer des solutions.
Q : Quel message adressez-vous aux jeunes, surtout aux filles, qui souhaitent se lancer dans ce domaine ?
R : Je leur dirais de suivre leur passion. Ne faites pas ce que les autres font, mais ce qui vous anime vraiment. C’est cela qui vous rendra uniques. Travaillez avec courage, détermination et excellence. Mettez-vous toujours à jour, car la science évolue constamment. Et surtout, croyez en vous : votre passion peut devenir votre force.
Propos recueillis par Sylvie Nabintu





