Femme

Les femmes agricultrices de toute l’Afrique s’unissent pour défendre leur droit à la terre

Née dans une famille d’agronomes du Sud-Kivu, Solange Kwindja a transformé son héritage agricole en un combat pour la dignité des femmes et des jeunes. Présidente de la coopérative Heshima, elle œuvre à l’Est de la République Démocratique du Congo pour promouvoir la chaîne de valeur autour du maïs, du haricot, du café et du soja. Inspirée par son enfance passée dans les plantations familiales, où elle observait les femmes récolter sans jamais posséder de terres, elle a décidé de créer une structure qui leur redonne accès aux ressources et à la reconnaissance. Aujourd’hui, son initiative incarne une nouvelle dynamique, donner aux femmes agricultrices non seulement la possibilité de cultiver, mais aussi de récolter et de profiter des fruits de leur travail

Entretien: 

Quelles sont les origines de votre travail sur les droits fonciers des femmes? Où votre histoire a-t-elle commencé…et qu’est-ce qui vous a amenée là où vous en êtes aujourd’hui?

Je m’appelle Solange Kwindja. Je suis présidente d’une société coopérative agricole composée de femmes et de jeunes. Nous sommes basés à l’Est de la République Démocratique du Congo, où nous promouvons la chaîne de valeur autour du maïs, haricots, café et du soja. Je suis mariée et je suis née dans la province du Sud-Kivu, je fais l’agriculture dans le territoire de Walungu, dans les territoires d’ Idjwi et Kalehe – dans la plaine de la Ruzizi. J’ai grandi dans une famille d’agriculteurs: mon grand-père et mon père étaient agronomes. Toute petite déjà, j’allais voir nos plantations et je suivais leur évolution. Ce qui m’a marquée, c’est que lors des récoltes, ce sont surtout les femmes et les jeunes qui étaient impliqués, notamment dans la cueillette du café. Mais ces femmes n’avaient pas de terres à elles.

Elles venaient récolter, et parfois on leur donnait de petites portions de terrain dans nos plantations pour qu’elles puissent cultiver. Mais elles n’avaient pas de terres à elles. En les regroupant, ces femmes m’ont montré… j’ai compris qu’elles n’avaient pas de terres, ni de moyens. C’est ce qui m’a poussée à créer la coopérative, que nous avons appelée ‘Heshima’, ‘Heshima Coffee’ pour donner de la valeur à ces femmes. Je suis allée voir les chefs coutumiers, les rois, parce qu’il y avait parmi ces femmes des veuves et des jeunes filles héritières qui, en tant que femmes, n’avaient pas accès à des terres. Même si elles cultivaient du café, elles ne pouvaient pas en jouir, ni récolter une fois les caféiers arrivés à la maturité. Nous avons porté nos doléances auprès du notre Mwami, notre Roi; c’est eux d’apporter une solution: il a mis à la disposition de certaines femmes des concessions là où elles peuvent cultiver gratuitement. Il a aussi ordonné que toute femme possédant des caféiers puisse récolter et apporter sa production à la coopérative. Et petit à petit, les femmes ont commencé à cultiver là ensemble. Parce que, si tu n’as pas la terre, il n’y a pas accès à la récolte. Parce qu’il fallait d’abord être propriétaire ou copropriétaire de son champ. Après ça, il y a eu des impacts…

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le développement de la coopérative ?

Au début, je les voyais, elles venaient travailler dans nos concessions. Et comme elles étaient nombreuses, je les approchais pour savoir comment elles vivent. Et en étant tout près d’elles, elles commençaient à me raconter. C’est à ces moments-là que j’ai trouvé qu’il y avait des veuves. Qui avaient la possibilité… donc leurs maris sont morts, ils ont laissé leurs champs, mais comme elles n’étaient pas considérées, elles ne pouvaient pas hériter de ces champs-là. Il y avait aussi des filles dont leur papa était décédé. Et elles étaient aussi privées. Et même si elles pouvaient cultiver dans leurs champs, elles ne pouvaient pas récolter.

 Parce qu’on considérait que la femme n’a pas droit à l’héritage, surtout à l’héritage foncier… la terre. Mais là, on a commencé à réaliser (parce que je n’ai pas dit, je suis aussi journaliste! Pour le moment, je suis dans la communication) et j’ai réalisé des magazines avec ces femmes. Après, j’ai dit: non, non, ça ne va pas suffire. Il faut que je voie les chefs du village. J’ai vu les chefs du village qui m’ont conduite auprès du roi, auprès des chefs de la chefferie. J’ai exprimé les problèmes. Le chef de la chefferie a convoqué. Il a invité sa famille, on les a mis autour d’une table. Et ils ont promis, jusqu’à aujourd’hui. Ils ont laissé l’accès à la femme. Même s’il y avait certaines familles qui résistaient, la majorité a quand même obéi à la parole du roi….et on n’a pas eu besoin de soutien étranger. Si je peux le dire, c’est seulement parce qu’on est membre d’AKIWOFF. On a fait d’une manière locale. Ça, c’est dans le territoire de Walungu. Et, lors d’une réunion de l’Union Africaine pour les femmes rurales, au Kenya, j’ai rencontré des membres d’AKIWOFF. Quand j’ai partagé mon histoire, on m’a proposé d’intégrer le réseau. Depuis, j’ai poursuivi avec la campagne pour l’accès des femmes à la terre. Malgré la situation sécuritaire difficile chez nous, avec les guerres, les femmes peuvent maintenant élever aussi sa voix et dénoncer leur marginalisation, parce qu’elles savent qu’elles ne sont plus seules. Si nous ne trouvons pas de solutions au niveau national en RDC, nous faisons appel à AKIWOFF, qui porte plus haut la voix des femmes congolaises marginalisées.

Quelle différence cela faisait-il pour les femmes de posséder leurs propres terres ?

L’accès à la terre a eu un impact très important. Les femmes ont commencé à cultiver dans un climat plus serein, protégées par la parole du roi, qui est respectée. Ca fait contribuer sur le vécu quotidien; sur le plan économique: elles récoltent, elles vendent, et elles peuvent subvenir aux besoins de leurs familles. Au niveau de la coopérative, cela nous a aussi donné de la confiance. Nous avons plaidé, obtenu gain de cause, et de nombreuses femmes ont rejoint notre initiative. Aujourd’hui, dans quatre territoires, nous comptons 2.500 femmes membres d’AKIWOFF.

C’est incroyable! Donc grâce au soutien du Roi et des chefs coutumiers, les femmes ont pu obtenir un droit d’accès à la terre et à l’héritage foncier ?

Exactement. Dans plusieurs chefferies, les terres ont été mises à disposition gratuitement, et les femmes peuvent maintenant cultiver et récolter sans craindre d’être écartées. Comme je l’ai expliqué, après avoir exposé les problèmes aux chefs de village, ils m’ont dit que la solution devait venir du roi. Le Roi on vue l’importance….et une table ronde a alors été organisée avec les membres des familles concernées. Nous avons discuté longuement et on a montré que non, ces femmes aussi ont droit; elles ne vont pas vendre, l’héritage va rester, mais laisser l’accès à ces femmes! Qu’elles exploitent aussi avec toute liberté. Et on a signé. Et jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de soucis.

Quels défis avez-vous rencontrés…et comment les avez-vous relevés ?

Bien sûr, certaines familles résistent encore, surtout pour les caféiers…parce que le café, surtout, demande un peu d’espace. Il y avait certaines familles…ils pouvaient avoir deux ou trois petits champs. Le Roi avait donné plus de 10 hectares pour les femmes qui viennent dans des familles démunies. C’était dans le territoire de Walungu. Grâce au roi, des terres-là ont aussi été mises à disposition pour les pépinières, afin de distribuer des plants aux agricultrices. Le Roi a même participé à l’installation de pépinières de café pour fournir des plants aux femmes. Il a attribué gratuitement des terres pour ces pépinières et permis la distribution de plants aux agricultrices, ce qui a renforcé leur autonomie.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre approche en matière d’engagement? Cette stratégie de dialogue avant tout.. ?

Dans nos villages, on respecte beaucoup la parole du roi. Même si certains résistent intérieurement, ils n’osent pas contredire publiquement. Ce qui a facilité le processus, c’est notre approche: nous avons choisi le dialogue, en montrant l’intérêt pour la communauté. Moi j’avais déjà suivi l’information sur les droits humains, l’égalité des genres. Tout ça. On a essayé d’utiliser, de parler, de convaincre. Dans nos villages on respecte beaucoup la parole du roi. Même s’ils peuvent résister, mais ils ne vont pas montrer ça. Tant que le Roi est encore besoin, ces femmes sont encore protégées. On veut montrer qu’on est soutenu. Et pourtant on vit dans les milieux ruraux. La mentalité n’est pas égale à la mentalité de la ville. Ces gens-là aiment le dialogue! Vous parlez en famille, vous montrez l’intérêt. C’est peut-être ce que je peux dire aux autres structures qui font les mêmes activités que nous.

Quel conseil donneriez-vous aux autres ?

De changer un peu l’approche… les textes, les déclarations…tout cela, ça frustre encore les gens auprès de qui on vient chercher les solutions. C’est de leur montrer d’abord cette collaboration; c’est de leur montrer l’humanisme; c’est de leur montrer que la terre reste pour la famille. Se donner juste l’espace; c’est donner juste la place à la femme de s’exercer. Si vous venez, vous dites que, ‘non, elle doit avoir des permis, elles doivent avoir des certificats.’ Ah non, ça ne va pas! Parce que la femme rurale n’a pas besoin de tout ça….non! La femme rurale elle a besoin d’avoir la liberté d’exercer. Elle peut exercer. Mais si elle sait que ‘je dors, je me réveille le matin, je pars aux champs, je vais récolter et vendre….’ Y a pas de conflit! Mais si nous venons commencer à aller au titre foncier, chercher les certificats, chercher quoi….c’est là où il y a des problèmes, et vous voyez que nombreuses organisations n’arrivent pas.

En avançant doucement, on gagne la confiance, et les changements deviennent possibles. En montrant que la terre reste pour la famille et que les femmes apportent une valeur ajoutée, on gagne leur soutien. Parce que lorsque les femmes récoltent leurs cultures, elles utilisent l’argent qu’elles gagnent pour subvenir aux besoins de leur famille. Si l’on prend l’exemple des récoltes de café, elles utilisent l’argent qu’elles gagnent ici pour payer l’éducation de leurs enfants ; certaines femmes construisent même leur propre maison! Car lorsque les familles voient que les récoltes des femmes ont été vendues, les hommes prennent le produit de cette récolte et veulent prendre une deuxième femme… ou acheter de l’alcool. Les chefs ont également constaté cela… Leur rôle est de penser aux besoins de la communauté, aux besoins des familles.

 Ce sont donc eux qui disent: ’Non, non, elle doit continuer à exploiter, parce que quand la femme va aux champs, la famille ne peut pas manquer de quoi manger.’ Aujourd’hui, même si la situation sécuritaire est fragile, les femmes ont déjà obtenu une reconnaissance. Avec le temps, je suis convaincue que d’autres familles accepteront elles aussi de partager leurs terres.

Pouvez-vous décrire l’impact du conflit armé sur votre travail commun… sur la capacité des femmes à cultiver la terre ?

Malheureusement, la guerre a freiné nos activités. Parce ce qu’avant la guerre, il y a même des familles qui voulaient déjà mettre en valeur leurs concession…parce qu’ils voyaient que elles aussi, elle profitait du travail des femmes. Il y a un bon résultat. Je ne vois pas qu’il y aura des familles qui vont s’opposer. Aujourd’hui, beaucoup de nos membres ont fui, laissant leurs champs derrière eux sans pouvoir récolter. Les acheteurs internationaux, surtout pour le café, ne viennent plus dans certaines zones à cause de l’insécurité. Dans certaines régions, la culture continue, mais ailleurs ce n’est pas possible. Nous attendons le retour de la paix pour reprendre pleinement nos activités. En attendant, les membres sensibilisent entre eux et maintiennent le lien. Heureusement, jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas entendu de cas récents où des femmes auraient été privées de leurs champs: elles conservent l’accès là où elles sont restées.

Quelle est votre vision pour l’avenir de ce travail… pour cette campagne en faveur des droits des femmes à la terre?

Au niveau local, nous continuons la sensibilisation dans les zones non occupées. Les membres déplacés espèrent revenir un jour. Nous voulons que les femmes gardent leurs terres et puissent continuer à cultiver, même dans des contextes difficiles. Notre objectif est aussi de renforcer la participation des femmes aux décisions, que ce soit dans les familles, les coopératives ou auprès des autorités. Quand les familles voient que la récolte des femmes profite à tout le monde et que personne ne manque de nourriture, elles reconnaissent la valeur de leur travail. Et au niveau régional, j’aimerais que nous exercions davantage de pression sur nos gouvernements et nos chefs d’État. Si cette campagne est portée devant l’UA par nos chefs d’État… les choses bougeront ! Les femmes nourrissent le monde. Elles nourrissent l’Afrique.

Nous devons faire pression sur les gouvernements afin qu’ils apportent le soutien dont les femmes ont besoin. AKIWOFF est un réseau régional…il œuvre à l’échelle du continent, et pas seulement au niveau national. Ce réseau dispose d’un pouvoir considérable. Si les pays africains peuvent s’unir et porter cette campagne au niveau continental, peut-être lors d’un sommet réunissant tous les chefs d’État, avec les présidents de chaque pays se présentant devant l’UA pour dire: ‘Voici ce que nous exigeons !’ C’est ce dont nous avons besoin… !

Ces récits de campagne constituent une série d’études de cas documentées pour AKIWOFF et Oxfam par la militante féministe Emily Brown. Ils sont utilisés pour célébrer les dix premières années de la campagne, documenter ses nombreux impacts et fournir des informations et des pistes pour la suite de la campagne.

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