Une quarantaine de journalistes interpellés en deux jours, du matériel saisi ou détruit, des reporters frappés et humiliés. Le week-end des 10 et 11 octobre a été marqué par une répression d’une ampleur inouïe contre la presse en Inde, alors qu’elle couvrait les manifestations contre la révision controversée des listes électorales. Selon Reporters sans frontières (RSF), qui dénonce une dérive autoritaire inquiétante dans « la plus grande démocratie du monde », les interpellations se sont multipliées à New Delhi et dans plusieurs autres villes. Le scénario a été quasi identique partout : interpellés, emmenés de force, poussés dans des bus, traînés au sol, frappés.
Pour tenter d’étouffer la contestation, la police de Delhi avait pourtant mis les grands moyens : manifestation interdite, dizaines de stations de métro fermées, trains annulés et internet coupé dans un rayon de quatre kilomètres autour des lieux de rassemblement. »On m’a fait tourner en rond pendant trois heures. La presse, pourtant identifiable avec badges et matériel, a été directement visée. Plusieurs reporters ont vu leurs téléphones, appareils photo et cartes mémoire confisqués, dégradés, voire détruits, avec des images effacées. Jagriti Trisha, journaliste pour le média en ligne Boom Live, raconte à RSF la scène : « Des policiers m’ont arraché mon téléphone alors que je filmais l’interpellation de manifestants emmenés dans un bus. On m’a ensuite fait monter dans ce même bus. J’ai répété à plusieurs reprises que je travaillais pour les médias et je portais une carte de presse autour du cou…Malgré ça, on m’a fait tourner en rond pendant près de trois heures. Nous avons ensuite été emmenés au complexe sportif Yamuna, qui servait apparemment de centre de détention. » Elle n’a pu repartir qu’après l’intervention d’avocats.
Même sort pour Vivek Gupta, qui filmait l’arrestation brutale d’une manifestante pour The News Minute. Malgré sa carte de presse, son matériel lui a été confisqué et il a été emmené au commissariat de Zafarabad, à 50 km. On lui a rendu sa caméra cassée, sans batterie ni carte mémoire. Le témoignage de Ryan Thomas, du magazine Caravan, est encore plus glaçant : « Ils ont sorti l’arme et ont commencé à me frapper avec au ventre. Ils me donnaient également des coups de matraque. Ils ont continué à me frapper et à me bousculer pendant un moment », raconte-t-il, après avoir été emmené de force dans un bus, frappé et menacé avec la crosse d’une arme à feu.
D’autres journalistes affirment avoir été empêchés de quitter leur hôtel, ou interpellés à plusieurs kilomètres des manifestations alors qu’ils tentaient de les rejoindre. Le paradoxe est total : quelques jours avant, la police de Delhi avait elle-même demandé aux reporters de porter leur carte de presse de manière visible. Une consigne qu’elle a elle-même foulée au pied, interpellant des journalistes accrédités.
Et ce, malgré une ordonnance de la Cour suprême du 11 octobre rappelant que les journalistes ne doivent pas être entravés dans l’exercice de leur métier. Pour RSF, ces incidents ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance lourde d’entraves à la couverture des mouvements sociaux ces derniers mois. « L’organisation dénonce une répression d’une ampleur inouïe, avec des atteintes à la liberté de la presse extrêmement inquiétantes. Ces agissements inacceptables, contre des reporters qui ne font que leur métier, jettent une lumière crue sur la dérive autoritaire d’un gouvernement qui tente d’étouffer l’information par tous les moyens« , alerte l’ONG.
RSF exige des autorités indiennes le respect du libre exercice du journalisme et du droit à l’information des citoyens. L’organisation demande la restitution immédiate de tout le matériel saisi, le dédommagement du matériel détruit et l’ouverture d’une enquête indépendante sur les interpellations arbitraires et les violences commises par la police.
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