Environnement

Extrême-Nord Cameroun : la mobilité climatique se négocie aujourd’hui dans les organisations paysannes féminines

En dix ans, les organisations paysannes féminines de l’Extrême-Nord sont passées du statut de groupements agricoles à celui d’amortisseurs sociaux face aux déplacements liés au climat. Données à l’appui, cet article examine comment ces structures collectives déterminent concrètement qui part, qui reste et dans quelles conditions.

Le calcul silencieux du départ

Dans la région de l’Extrême-Nord, la frontière entre mobilité climatique et mobilité sécuritaire s’efface. Lors du round 23 de la matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations, 544 885 personnes étaient recensées en mobilité, dont 357 631 déplacés internes et 135 257 retournés, soit une hausse de 6 % en trois mois, et 10 % de ces mouvements étaient directement attribués aux inondations et aux aléas climatiques. Cette proportion, minoritaire en apparence, masque un effet cumulatif car les mêmes ménages subissent souvent un choc climatique puis un choc sécuritaire avant de se stabiliser ou de repartir. L’indice de solution et de mobilité déployé par l’OIM en juin 2024 confirme la fragilité persistante de ces zones d’accueil, puisque dans 69 % des localités enquêtées, aucun comité communautaire de réduction des risques n’existe ou n’est identifié par les habitants, et 75 % n’organisent aucun exercice de simulation. En octobre 2024, les crues ont touché 460 000 personnes supplémentaires, ce qui traduit une récurrence annuelle plutôt qu’un accident isolé. Le round 28 de la matrice, collecté en janvier 2025, signale d’ailleurs que l’accès au terrain lui même se dégrade dans plusieurs arrondissements, ce qui complique le suivi fin des mouvements de population.

Catégorie de population mobile Effectifs (round 23, mars 2021)
Déplacés internes (PDI) 357 631 personnes / 57 903 ménages
Réfugiés hors camp 51 997 personnes / 8 456 ménages
Retournés 135 257 personnes / 20 281 ménages
Total population mobile 544 885 personnes (+6 % vs round précédent)

Répartition des populations mobiles dans l’Extrême-Nord camerounais, round 23. Source : OIM, Matrice de suivi des déplacements, Extrême-Nord Cameroun, mars 2021.

L’organisation paysanne, un rempart ?

Les organisations paysannes occupent une place singulière dans cette équation. Une enquête menée auprès de 180 personnes dans douze villages des départements du Mayo-Kani, du Diamaré et du Mayo-Sava montre que ces structures collectives, coopératives vivrières, groupes d’épargne, organisations paysannes féminines et associations d’agricultrices, servent de premier filet avant tout départ individuel. Elles mutualisent les semences améliorées, organisent le stockage et facilitent l’accès au crédit informel, ce qui retarde ou évite le déplacement des ménages les plus fragiles. La même enquête révèle cependant un déficit de formation technique estimé à 4,2 sur une échelle de 7, un chiffre qui traduit l’écart entre les outils proposés, souvent importés, et les réalités agropastorales locales. Une enquête menée auprès de 1 500 femmes travailleuses réparties dans dix localités de l’Extrême-Nord et du Nord, fondée sur des entretiens semi-structurés précise la fragilité de leur ancrage foncier, puisque moins de 2 % d’entre elles sont propriétaires des terres agricoles mises à disposition par ces mêmes organisations, y compris en pleine saison pluvieuse. Leur perception du changement climatique se concentre d’abord sur les fortes pluies et le démarrage tardif des saisons pluvieuses, cités respectivement par 22,6 % et 14,7 % des enquêtées en zone humide. Autrement dit, l’organisation paysanne ne se contente pas d’amortir la mobilité, elle la façonne en amont en déterminant qui dispose des moyens fonciers et matériels de rester sur place.

Levier organisationnel observé Limite mesurée sur le terrain
Mutualisation des semences et du stockage Déficit de formation technique : 4,2 sur 7 (±0,7)
Groupes d’épargne et de crédit informel Couverture limitée à 12 villages enquêtés sur 3 départements
Associations paysannes féminines Perception fine du risque, peu traduite en décision publique

Leviers organisationnels et limites mesurées auprès des paysans de l’Extrême-Nord. Sources : Dzokom et Djouldé, 2025, Sahel Nature Consulting Revue ; Dzokom et al., 2024, GéoVision.

Les invisibles de la reconnaissance

Le coût humain de cette mobilité retardée apparaît nettement dans les villes de Koza, Yagoua et Makari, où une enquête mixte a mesuré un traumatisme post-inondation chez 73,5 % des habitants de Yagoua, 68,7 % à Makari et 60,2 % à Koza, avec un score d’anxiété de 7,8 sur 10 à Koza et une perte de moyens de subsistance touchant 42,5 % des ménages de cette même localité. Ces chiffres concernent en premier lieu les femmes, qui assument l’essentiel du travail agricole et domestique au sein des organisations paysannes et qui restent généralement sur place lorsque les hommes partent chercher un revenu ailleurs. Deux réponses institutionnelles récentes tentent de corriger ce déséquilibre. Le programme des villages climato-intelligents porté par CIFOR-ICRAF vise à renforcer la résilience des communautés du Nord et de l’Extrême-Nord en s’appuyant sur les structures paysannes existantes plutôt qu’en créant des canaux parallèles. Depuis juillet 2025, un projet de la FAO financé à hauteur de 2,95 millions d’euros par l’Union européenne cherche, jusqu’en juin 2026, à renforcer l’anticipation locale des chocs climatiques et sécuritaires par la gouvernance de proximité. Aucun de ces deux programmes ne fixe pour l’instant d’indicateur spécifique de reconnaissance du travail féminin dans les organisations paysannes, alors que ce travail reste la donnée la mieux documentée et la moins traduite en politique publique locale.

Localité Traumatisme post-inondation Anxiété (/10) Perte de subsistance
Koza 60,2 % 7,8 ± 1,2 42,5 %
Yagoua 73,5 % n.d. n.d.
Makari 68,7 % n.d. n.d.

Impacts psychologiques et socio-économiques des inondations saisonnières, Extrême-Nord Cameroun, 2025. Source : Dzokom, Effets psychologiques, socio-économiques et écologiques des inondations saisonnières, Sahel Nature Consulting Revue, 2025.

L’addition de ces éléments dessine un mécanisme précis. La mobilité climatique dans l’Extrême-Nord n’est pas un simple ajustement individuel, elle est en grande partie négociée à l’intérieur des organisations paysannes, qui déterminent concrètement les ressources mutualisées, la formation disponible et le seuil à partir duquel un ménage part ou reste. Renforcer ces structures, en particulier les organisations paysannes féminines qui les composent, devient ainsi un levier de gestion de la mobilité aussi direct que la construction d’infrastructures anti-inondation.

Faut-il changer de grille de lecture ?

Cette lecture des données rejoint un constat observé depuis plusieurs années sur le terrain sahélien. Les cadres classiques de la migration environnementale, du rapport Foresight du gouvernement britannique en 2011 aux travaux du GIEC, ont longtemps traité la mobilité comme une variable individuelle, arbitrée par un calcul coûts-bénéfices au niveau du ménage. L’Extrême-Nord camerounais donne à voir un mécanisme différent, plus proche de ce que la littérature sur le capital social communautaire appelle une résilience collective distribuée. L’organisation paysanne y agit comme un intermédiaire institutionnel entre la vulnérabilité individuelle et le risque climatique global, redistribuant des ressources rares, semences, crédit, information météorologique, selon des règles internes que les cadres d’aide extérieure ignorent souvent. Cette fonction d’intermédiation rappelle l’économie morale paysanne théorisée par James Scott, où la survie du groupe prime sur l’optimisation individuelle, mais elle s’en distingue par son caractère genré, puisque ce sont les femmes qui, majoritairement dépourvues de titres fonciers, assurent la continuité opérationnelle de ces structures et en paient, dans le même mouvement, le coût psychologique le plus élevé.

On retrouve ici la distinction établie par la littérature sur l’adaptation entre ajustements incrémentaux, qui consolident un système existant, et transformations plus profondes, qui en modifient la structure de pouvoir. Les organisations paysannes féminines de l’Extrême-Nord opèrent aujourd’hui dans le premier registre, faute de moyens et de reconnaissance juridique, alors que leur rôle réel appellerait le second. Pour un décideur public ou un bailleur, l’implication pratique est directe. Financer la résilience climatique de la région sans consolider la gouvernance interne de ces organisations revient à traiter le symptôme sans agir sur le mécanisme qui distribue, au quotidien, qui part et qui reste. C’est cette articulation entre gouvernance locale, genre et mobilité qui mérite désormais l’attention prioritaire des programmes d’adaptation, davantage que la seule addition d’infrastructures physiques.

 

Baltazar ATANGANA

 

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