EnvironnementFemme

AES et climat au Sahel : les femmes toujours exclues des financements climatiques

Le Forum économique mondial a publié un chiffre qui devrait suspendre toute discussion sur le sujet : 0,01 % du financement climatique mondial soutient des projets menant simultanément l’action climatique et l’autonomisation des femmes. Dans le Sahel, où l’Alliance des États du Sahel reconstruit un ordre régional à sa manière depuis janvier  2025, ce ratio devient encore plus dérisoire. Les milliards affluents. Les femmes sahéliennes qui portent l’essentiel du travail d’adaptation climatique, elles, n’en voient pas la couleur.

Un bloc neuf bâti sur des zones d’ombre…

Depuis le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO et consacré leur confédération sous le drapeau de l’AES. Passeports communs, banque de développement régionale, politique culturelle unifiée, expulsion des forces militaires françaises et américaines. Ce projet politique est réel et son architecture progresse vite. En mars  2025, les trois pays ont même quitté l’Organisation internationale de la Francophonie pour marquer une rupture que leurs dirigeants veulent irréversible. Mais dans les 25 points du communiqué de Niamey de juillet 2024, ni dans les décrets et conventions publiés depuis, l’égalité de genre ou le financement climatique sensible au genre n’apparaissent comme priorités structurantes. Ce vide n’est pas une négligence symbolique. C’est un problème pratique, immédiat.

Le retrait des partenaires occidentaux emporte aussi, concrètement, des programmes qui portaient des engagements genre. Avant les coups d’État, la CEDEAO coordonnait des initiatives régionales en matière de droits des femmes. Le G5 Sahel, dissous dans les faits, avait permis sous l’égide des Nations Unies un programme baptisé « Empowering Women through Climate-Resilient Agricultural Value Chains », qui avait directement et indirectement bénéficié à plus de 30 000 femmes entrepreneures dans la filière agroalimentaire. Ce type de dispositif n’a pas de successeur désigné dans l’architecture AES. Les juntes ont brisé des chaînes de dépendance réelles. Elles n’ont pas encore construit les alternatives.

La question foncière illustre le mécanisme. Dans les trois pays de l’AES, le droit coutumier reste dominant dans les zones rurales et réserve l’accès à la terre aux hommes dans la grande majorité des cas. Or l’accès foncier conditionne l’accès aux subventions agricoles, aux projets d’adaptation, aux garanties pour les micro-crédits verts. Les nouvelles constitutions et chartes de l’AES n’ont pas touché à ce verrou. Les femmes sahéliennes cultivent. Elles n’héritent pas.

Des milliards dans le pipeline, pas dans les mains des femmes

Les chiffres du financement climatique dans la zone sont impressionnants sur le papier. L’Alliance Sahel affiche un portefeuille total de 26,4 milliards d’euros, dont 755 millions d’euros spécifiquement dédiés à l’adaptation climatique, principalement orientés vers le Burkina Faso et le Niger. À la COP30 de Belém en novembre 2025, la FAO et le Fonds Vert pour le Climat ont lancé le programme SURAGGWA pour 222 millions de dollars, destiné à restaurer les paysages dégradés dans huit pays sahéliens dont le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Le FEM a approuvé en 2025 le programme Sahel RESILAND pour 18,8 millions de dollars supplémentaires dans cinq pays de la zone. La Banque africaine de développement a ajouté en novembre 2025 une subvention de 9,48 millions de dollars pour les zones humides du Burkina, du Mali, du Niger et du Sénégal.

Mais ces flux transitent par des architectures institutionnelles qui n’ont pas été conçues pour atteindre les organisations féminines locales. Le programme SURAGGWA passe par la FAO, le FVC et les gouvernements nationaux. Le Sahel RESILAND est coordonné par la Banque mondiale. Ces entés ont leur logique, leurs procédures d’appel d’offres, leurs exigences d’accréditation et leurs délais de décaissement. Un groupement féminin de Ménaka au Mali ou de Tillabéri au Niger ne peut pas y répondre directement. Il n’en a ni les capacités fiduciaires requises, ni la personnalité juridique reconnue à l’échelle nationale. La note de l’OCDE sur le financement de l’égalité des genres au Sahel et en Afrique de l’Ouest documente ce mécanisme avec précision. La part de l’APD intégrant des objectifs de genre reste insuffisante et elle transite massivement par des entités qui n’ont pas d’obligation de rendre compte de l’atteinte des femmes comme cibles prioritaires. Le marquage budgétaire genre existe. Il n’est presque jamais contraignant.

Ce que font les femmes en dehors du système

Pendant que les négociations se tiennent entre capitales et que les fonds transitent d’institution en institution, des femmes agissent. Au Burkina Faso, dans le cadre du projet RÉELS (Résilience des écosystèmes et leadership des femmes au Sahel), mis en œuvre par le Centre d’étude et de coopération internationale avec l’UICN et le CIFOR-ICRAF, des groupements féminins sont en train de récupérer 105 hectares de terres dégradées pour les remettre en culture selon des techniques agroécologiques adaptées à la sécheresse. Ce projet couvre la période 2023-2028 et s’étend aussi au Mali et au Niger. Il repose sur une hypothèse simple et bien documentée. Renforcer le pouvoir d’agir des femmes dans les communautés rurales produit des résultats climatiques mesurables et durables.

Au Mali et au Niger, Sahel Eco a développé depuis 2021 une approche d’épargne locale appelée « Epargne Pour le Changement », qui organise des groupes de 20 à 30 personnes, majoritairement des femmes, autour d’un système de mobilisation de l’épargne communautaire pour financer leurs projets d’adaptation. En 2023, 47 groupes ont été créés, soit 156 % des objectifs initiaux, bénéficiant directement à plus de 16 300 personnes selon le rapport final du projet. Ces femmes ont financé elles-mêmes leurs solutions. Pas parce qu’elles préfèrent l’autonomie. Parce que personne d’autre ne les a financées.

Le réseau « Elles du Sahel », qui fédère 150 organisations féminines au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Tchad et en Mauritanie, a présenté en mai 2025 un rapport issu de six tables rondes régionales. Les chiffres qu’il mobilise donnent l’échelle de la crise. 5,4 millions de personnes déplacées dans la zone sahélienne. Plus de 14 000 décès liés aux violences en 2024. Deux millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë. Dans ce contexte, les femmes sont à la fois les premières touchées et les premières à répondre. Elles gèrent les stocks alimentaires résiduels, elles négocient avec les communautés d’accueil quand il faut fuir, elles maintiennent les liens sociaux dans les camps de déplacés. Une participante burkinabè au processus a formulé ce que les rapports techniques n’osent pas dire. Il ne faut pas abuser de la résilience des femmes.

Une étude de Plan International conduite dans dix pays, dont le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Mauritanie, documente également comment la crise climatique redéfinit l’enfance des filles dans ces zones. Des filles retirées de l’école pour assurer l’approvisionnement en eau quand les sources tarissent. Des adolescentes mariées plus tôt parce que leurs familles, à bout, voient dans le mariage un allègement de charge. Des jeunes femmes qui travaillent dans des conditions dangereuses en échange de nourriture. Le changement climatique ne frappe pas les ménages sahéliens de manière uniforme. Il frappe d’abord les femmes et les filles, et il les frappe avec une violence que les indicateurs désagrégés ne rendent pas.

La mécanique précise de l’exclusion

Le problème n’est pas que les bailleurs ignorent les femmes du Sahel. Certains programmes les ciblent explicitement. Le problème est que l’architecture du système de financement climatique a été conçue pour des entités que les femmes rurales sahéliennes ne sont presque jamais. Il faut une entité accréditée auprès du Fonds Vert pour le Climat ou du FEM, c’est-à-dire capable de répondre à des normes fiduciaires équivalentes à celles d’une institution bancaire. Il faut produire des rapports techniques en français académique ou en anglais, souvent les deux. Il faut attendre des délais de décaissement qui s’étendent parfois sur deux ou trois ans après l’approbation. Ces conditions ne découragent pas les groupements féminins parce qu’elles sont trop exigeantes. Elles les excluent structurellement parce qu’elles ont été pensées pour d’autres.

Le résultat est connu et mesuré. Tout l’argent passe par des intermédiaires, ONG nationales ou internationales accréditées, qui redistribuent ensuite vers les organisations locales. Ces intermédiaires captent des marges de gestion légitimes. Ils diluent aussi, souvent involontairement, les mandats genre dans des logiques d’intervention plus larges. Le Plan d’action pour l’égalité des genres adopté à la COP30 de Belém en novembre 2025, qui couvre la période 2026-2034, reconnaît explicitement ce problème et demande que les financements atteignent réellement les organisations féminines de terrain. Mais entre l’adoption d’un plan de neuf ans dans une salle de conférence brésilienne et sa traduction dans un village du Gourma ou de l’Azawaï, la distance est immense et elle ne se comblera pas par volonté déclaratoire.

Ce que l’AES peut encore choisir

Le basculement de l’AES aurait pu ouvrir une fenêtre. Construire de zéro une banque régionale de développement qui intègre dès sa conception des guichets d’accès direct pour les organisations féminines, avec des seuils d’éligibilité adaptés et des exigences fiduciaires progressives, c’est encore possible. Repenser les plans nationaux d’adaptation climatique en cours d’élaboration au Mali, au Burkina et au Niger pour y intégrer un marquage budgétaire genre contraignant, pas consultatif, c’est faisable. Exiger que tout financement climatique entrant dans la zone confédérale, qu’il vienne du Fonds Vert, du FEM, de la BAD ou de partenaires bilatéraux, soit conditionné à une désagrégation des bénéficiaires par sexe et à des indicateurs genre contraignants dans les cadres de résultats, c’est une décision politique qui ne coûte rien à formuler.

La précédent existe. Sous le G5 Sahel, le programme conjoint des Nations Unies financé par l’Alliance Sahel avait montré qu’il était possible d’atteindre directement 30 000 femmes entrepreneures dans la filière agro-alimentaire à l’échelle régionale. Ce dispositif fonctionnait parce qu’il avait été conçu pour fonctionner, avec des intermédiaires ayant un mandat genre explicite et des ressources dédiées. L’AES peut construire mieux, en s’appuyant sur ce qui a marché et en corrigeant ce qui a bloqué. Cela exige que les organisations de femmes sahéliennes soient présentes dans la gouvernance des nouvelles institutions confédérales avec un pouvoir réel sur l’orientation des ressources, pas avec un siège consultatif négocié en marge d’un sommet.

La souveraineté que l’AES revendique devrait aussi s’appliquer au droit des femmes de la région à participer pleinement aux décisions qui déterminent leur vie. Une architecture régionale qui dépend, pour sa résilience climatique effective, du travail non payé et sous-financé de ses femmes rurales n’est pas souveraine. Elle est fragile.

Ce que les chiffres demandent

0,01 %. C’est la part du financement climatique mondial qui bénéficie simultanément à l’action climatique et à l’autonomisation des femmes. Dans le Sahel de l’AES, où les femmes assurent une part prépondérante du travail agricole, de la gestion de l’eau, de la collecte du bois et de l’alimentation des ménages, ce chiffre est une incongruence documentaire. Il dit que le système finance la résilience sans financer celles qui la produisent. Les décisions prises dans les mois qui viennent, sur la banque de l’AES, sur les plans nationaux d’adaptation, sur les négociations avec les bailleurs qui restent dans la zone, dessineront si cette incongruence se corrige ou se cristallise. Ce choix appartient aux gouvernements de la confédération. Il appartient aussi aux bailleurs qui continuent de négocier des engagements climatiques avec la zone. Et il appartient aux organisations de femmes du Sahel, qui n’ont pas attendu les financements pour agir, mais qui méritent, enfin, qu’on reconnaisse  ce qu’elles font déjà.

 

Baltazar ATANGANA

Gender and development Advisor

 noahatango@yahoo.ca

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page