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Bukavu en péril : quand l’urbanisation incontrôlée devient une bombe à retardement

Bukavu, perle du lac Kivu, est aujourd’hui une cité en danger. Ses collines verdoyantes, jadis couvertes de forêts et soigneusement planifiées par un plan cadastre colonial, désormais sous le poids d’une urbanisation incontrôlée. Les constructions anarchiques s’étendent jusque dans les marécages et sur les pentes, fragilisant un territoire déjà marqué par les failles géologiques et les secousses sismiques. Ravins, affaissements de terre, inondations, les menaces se multiplient et mettent en péril la vie de centaines de milliers d’habitants. Conçue pour accueillir 150 000 habitants, la ville de Bukavu en compte aujourd’hui près de 1 200 000.  

Comprendre la crise urbaine

Pour saisir l’ampleur de cette crise, nous avons rencontré Innocent BAYUBASIRE BIKAYA, chef de bureau chargé de la conservation de la nature à la Coordination provinciale de l’environnement, du développement durable et de la nouvelle économie du climat au Sud-Kivu. Son analyse éclaire les causes profondes de l’anarchie qui gangrène Bukavu et met en lumière les menaces qui pèsent sur ses habitants.  

Bukavu, bâtie sur des collines et des vallées, avait été soigneusement planifiée à l’époque coloniale. Le plan cadastral prévoyait des quartiers résidentiels et industriels, des espaces verts et des canalisations. Mais aujourd’hui, les sites réservés au reboisement ou protégés sont envahis par des habitations.  

Des zones à haut risque envahies

Les marécages, les bords du lac Kivu et les terrains sujets aux affaissements sont désormais occupés. On construit partout, sur les pentes abruptes, dans les marécages, jusque dans le lac. Le déboisement s’est accéléré, ne laissant que quelques rares espaces boisés, comme sur la colline de l’ISTM ou de l’ISDR.  

La ville est aussi traversée par de nombreuses failles géologiques invisibles à l’œil nu mais aux conséquences redoutables. Cette instabilité rend Bukavu particulièrement vulnérable aux secousses sismiques, aux affaissements et à l’érosion. À cela s’ajoute une mauvaise canalisation des eaux, aggravée par le non-respect du plan cadastral.  

Dans certains quartiers comme Karhale ou Cimpunda, le plan n’existe pas ou n’est pas appliqué. Même au centre-ville, dans la commune d’Ibanda, l’anarchie est telle qu’il est difficile de distinguer les zones planifiées des bidonvilles.  

Des conséquences multiples et douloureuses

L’érosion du sol provoque la formation de ravins menaçant directement les habitations, comme au niveau de la paroisse de cahi, au quartier Maendeleo, ou encore près du Lycée Wima. Les affaissements de terre frappent des quartiers entiers, Nyakavogo, Funu, Karhale, ou l’avenue des Cliniques. Les inondations se multiplient, car les zones autrefois boisées qui permettaient l’infiltration des eaux ont été remplacées par des toits et des constructions.  

Les recherches montrent qu’en 1995, Bukavu recevait environ 10 fortes pluies par an. Aujourd’hui, on en compte plus de 30, accentuant les risques d’inondations et de catastrophes naturelles. En cas de séisme de plus de 6 degrés, les maisons construites sur des sites à haut risque, souvent sur plusieurs étages sans fondations solides, risquent de s’effondrer, mettant en danger des centaines de milliers de personnes.  

Quelles solutions pour sauver Bukavu ?

Malgré cette situation alarmante, Innocent BAYUBASIRE BIKAYA estime qu’il reste encore des solutions. Le gouvernement devrait prendre des décisions courageuses, appuyées par des études scientifiques actualisées. Certains quartiers devraient être évacués et réorganisés sur de nouveaux sites bien urbanisés, avec des logements sociaux. L’éducation est également essentielle, il faut apprendre aux habitants où et comment construire, car beaucoup obtiennent des documents officiels leur permettant de bâtir, même dans des zones interdites.  

« Il est urgent d’étendre la ville, de revoir les canalisations héritées de l’époque coloniale et de planifier l’urbanisation sur le long terme, en tenant compte du changement climatique. De nouveaux plans doivent être élaborés pour des quartiers comme Karhale, Ciriri, Kasheké, Cimpunda ou encore autour de l’hôpital général » ajoute notre source 

L’insécurité et l’exode rural aggravent la situation, les populations déplacées par la guerre s’installent sans maîtrise de l’espace urbain. Pourtant, une ville doit être organisée, avec des espaces verts indispensables à la vie. Les lois existent, code forestier, loi sur l’eau, textes sur l’environnement et le foncier, lais elles doivent être respectées et appliquées.  

Une ville ne peut être occupée de manière anarchique. Elle doit être régie par des règles claires et conformes aux textes légaux, pour protéger ses habitants et assurer un avenir durable. 

Il est temps que les autorités, les scientifiques et la population prennent conscience de l’urgence, Bukavu ne pourra survivre que si chacun assume sa responsabilité et agit pour préserver l’avenir de cette ville menacée.  

 

Par Sylvie NABINTU 

 

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