Dans de nombreux foyers congolais, la paix familiale repose souvent sur une seule personne, la femme. Et ce n’est pas un hasard. Il y a en elle quelque chose de naturellement porté vers la médiation. C’est elle qui, d’instinct, apaise les tensions, qui trouve les mots justes après une dispute, qui recoud le lien entre un père et ses enfants, entre des frères en conflit.
Être médiatrice, c’est dans sa nature
Elle est née avec cette capacité d’écoute, cette patience, cette douceur qui désarme la colère et ramène le dialogue. Gardienne naturelle de la cohésion familiale, elle fait ce travail au quotidien, sans effort apparent, parce que cela fait partie d’elle. Pourtant, justement parce que ce rôle semble si naturel, il reste invisible. On en parle peu, on le valorise encore moins. On le considère comme allant de soi. Et pourtant, sans cette nature médiatrice de la femme, bien des familles s’effondreraient.
Agnès Sadiki : « Nous construisons des ponts là où les hommes construisent des murs »
Pour Agnès Sadiki, femme médiatrice à Bukavu, le rôle de la femme dans la résolution des conflits au niveau des ménages est capital. C’est elle qui résout ce genre de conflits. Quand il y a un conflit entre le père et l’enfant, entre les membres de la famille, on a recours à la maman. Même quand le papa veut taper un enfant, celui-ci se réfugie auprès de sa mère. Pour déceler un conflit entre frères et sœurs, on fait toujours intervenir la femme.
C’est pour dire que son rôle est important. Elle construit un pont là où les hommes construisent des murs pour séparer. Médiatrice dans sa communauté, elle a déjà résolu plusieurs conflits, tant au niveau de son ménage que dans son quartier. Elle se souvient d’un cas survenu au mois d’août dernier. Deux voisins avaient un problème de limites de parcelles et étaient déjà auprès des autorités.
Pour intervenir, elle a d’abord écouté chacun séparément. Ensuite, elle a cherché un moyen de les rassembler. Elle leur a dit qu’elle était malade. Touchés, ils sont tous venus lui rendre visite. Profitant de leur présence, après avoir discuté de sa santé, l’un d’eux a lancé l’idée de se réconcilier autour d’elle. L’échange a eu lieu et ils ont finalement choisi la voie de l’arrangement à l’amiable. Chacun a reculé d’un centimètre, ils ont mis les fonds ensemble pour construire une voie de canalisation d’eau et ont partagé un repas parce qu’ils étaient des voisins directs.
Pour Agnès, ces expériences de résolution pacifique des conflits à la base peuvent influencer les grandes décisions au niveau de la province, et pourquoi pas même au niveau du pays. Je trouve que la femme, au-delà d’être femme au foyer, est aussi médiatrice, actrice de paix et de réconciliation, conclut-elle.
Un rôle qui dépasse les murs de la maison
Elles ne portent ni toge, ni titre officiel, et pourtant, chaque jour, elles réparent ce que les conflits déchirent. Au sein des ménages, dans les quartiers, les femmes au foyer construisent des ponts, tissent des relations et désamorcent de nombreuses tensions. Leur médiation est discrète, mais constante. Quand un père et son enfant sont en conflit, on fait appel à la mère.
Les femmes au foyer construisent des ponts, elles construisent des relations et résolvent beaucoup de conflits et de tensions. Elles jouent un rôle de médiatrice à leur façon, bien que ce rôle ne soit pas encore reconnu dans les textes en RDC et même en Afrique, souligne Caddy Adzuba, membre de la Coalition des femmes africaines médiatrices pour la paix. Cette médiation du quotidien, ancrée dans la proximité et la confiance, permet de préserver la cohésion sociale et d’éviter que de petits différends ne dégénèrent en violences ouvertes. Pourtant, ce rôle crucial reste largement invisible.
Il n’est ni codifié dans les lois, ni pris en compte dans les mécanismes formels de résolution des conflits. Les tables de négociation pour la paix, qu’elles soient locales ou nationales, demeurent majoritairement masculines. Il est temps de reconnaître que la paix ne commence pas seulement dans les grandes salles de conférence. Elle commence à la maison, dans la cour, dans le quartier. Et là, ce sont les femmes qui la portent, plaide Caddy Adzuba.
Le témoignage de Maman Marie, 62 ans, qui tient une famille recomposée
Je suis mariée depuis 35 ans. Dans mon foyer, je vis avec mes 4 enfants et les 3 enfants que mon mari a eus dehors. Au début, c’était très difficile. Il y avait beaucoup de jalousie, beaucoup de paroles qui blessent. Presque chaque jour, je dois résoudre des tensions. Un jour ce sont mes enfants qui disent que ceux de dehors ont tout pris. Un autre jour, ce sont les enfants de mon mari qui disent que je ne les aime pas comme mes propres enfants. Même à table, il faut faire très attention pour que chacun se sente à sa place.
Mon travail, c’est de parler. Je parle avec chacun séparément. Je dis à mes enfants, ce sont vos frères, le sang ne se jette pas. Je dis aux autres, je suis votre maman aussi, cette maison est aussi la vôtre. Quand mon mari veut s’énerver et taper, je m’interpose. Je lui dis, on va s’asseoir et parler. Si je ne fais pas ça, cette maison va s’écrouler. C’est moi qui construis le pont entre eux. Sans moi, il n’y aurait que des murs. C’est fatigant, mais c’est grâce à ça que jusqu’aujourd’hui, on mange ensemble.
Quand l’argent divise, la femme rassemble
Jean-Pierre, 42 ans, père de 3 enfants, a vécu la même expérience. L’année passée, nous avons eu une grave crise à la maison. J’avais reçu de l’argent de mon petit commerce et je voulais acheter une moto pour développer mes activités. Ma femme, elle, voulait que cet argent serve à payer les frais scolaires et à constituer une petite épargne pour la maladie. Nous nous sommes disputés pendant trois jours, chacun campait sur sa position.
Au lieu de continuer à crier, elle a changé de méthode. Un soir, elle a pris un papier et elle a divisé l’argent devant moi en trois parts. Elle m’a dit, si tu prends la moto sans payer l’école, demain les enfants seront chassés, et c’est notre avenir que tu hypothèques. Si on paie seulement l’école sans épargner, la moindre maladie va nous ruiner. Mais si on paie l’école, on garde un peu pour l’urgence et avec le reste on cherche une moto d’occasion ou on attend un mois, tout le monde est protégé.
Elle n’a pas défendu son intérêt, elle a défendu l’intérêt de la famille. J’ai accepté son plan. Aujourd’hui, les enfants étudient, nous avons une petite caisse de secours et j’ai finalement eu ma moto. Sans sa sagesse, j’aurais tout perdu pour une seule décision prise sous la colère.
Ce que dit la loi
Si ce rôle est central, il reste peu formalisé dans les textes. Selon Déborah, experte en leadership féminin, la Constitution de la RDC, en son article 14, consacre l’égalité entre les femmes et les hommes et garantit la participation de la femme à la vie nationale. Cette disposition est renforcée par la Loi numéro 15/013 du 1er août 2015 portant modalités d’application des droits de la femme et de la parité, qui vise à protéger et à promouvoir la participation des femmes. Au niveau international, la RDC s’appuie également sur la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui encourage la participation des femmes dans la prévention et la résolution des conflits, y compris au niveau familial et communautaire.
Cependant, souligne l’experte, il n’existe pas encore de dispositions spécifiques protégeant les femmes lorsqu’elles interviennent comme médiatrices dans les ménages. Elles bénéficient de la protection générale prévue par la Constitution et les lois contre les violences et les discriminations. Dans les situations de danger ou de violences graves, la sécurité des personnes doit rester la priorité absolue.
Le leadership féminin dans la gestion des tensions conjugales et familiales ne se définit pas comme une volonté de dominer. Il s’agit plutôt de la capacité d’une femme à favoriser le dialogue, l’écoute active, la médiation et la recherche de solutions pacifiques au sein de la famille. Cette médiation a des effets directs et positifs. Elle permet de réduire les tensions, de créer un climat plus sécurisant pour les enfants et de contribuer à la stabilité émotionnelle du foyer.
Malgré leur apport, la reconnaissance de ce rôle se heurte encore à des obstacles majeurs. Les stéréotypes liés aux rôles des hommes et des femmes, la dépendance économique, la peur du jugement social et la méconnaissance de leurs droits freinent leur pleine implication. Pourtant, les femmes jouent déjà un rôle important dans la cohésion familiale, l’éducation des enfants, l’économie du ménage et les initiatives communautaires.
Par Sylvie NABINTU





