Pensé dans les laboratoires de l’OMS et des grandes universités du Nord, le paradigme One Health arrive au Cameroun avec ses promesses et ses angles morts. L’idée est séduisante une seule santé, humaine, animale, environnementale, indissociable. Mais entre le cadre conceptuel et le terrain, il y a tout un pays: ses inégalités de genre, ses économies informelles du vivant, ses réalités locales fragmentées. Analyser One Health au Cameroun, c’est interroger à qui appartient réellement ce projet de santé globale.
Ce que le paradigme ne dit pas sur celles qui font tenir le système
Il faut partir d’un fait que les documents de politique sanitaire énoncent rarement avec franchise: au Cameroun, les femmes sont l’interface vivante entre les trois piliers du One Health. Ce sont elles qui élèvent les volailles dans les concessions de Maroua et de Bafoussam, qui puisent l’eau dans des points partagés avec le bétail, qui manipulent les animaux malades, qui cuisinent la viande de brousse, qui soignent les enfants fiévreux sans pouvoir nommer le pathogène. Elles occupent le centre exact du triangle humain-animal-environnement que le paradigme dessine – et pourtant restent aux marges des dispositifs de décision qui le mettent en œuvre.
Cette invisibilité n’est pas un oubli. Elle est structurelle. L’approche One Health, dans sa version institutionnelle dominante, raisonne en termes de systèmes, d’interfaces écologiques et de chaînes de transmission. Elle produit des cartes de risques, des protocoles de surveillance, des modèles de zoonoses. Ce faisant, elle neutralise le genre comme variable d’analyse, le reléguant au rang d’enjeu transversal à mentionner dans les rapports sans jamais en faire un levier opérationnel. Or au Cameroun, où 62% des ménages ruraux dépendent d’une femme pour la gestion quotidienne des ressources vivantes (FAO, 2022), ignorer le genre dans One Health revient à concevoir un pont en ignorant les lois de la gravité.
La question n’est pas symbolique. Elle est épidémiologique. Les femmes agricultrices et éleveuses présentent une exposition différenciée aux zoonoses émergentes brucellose, fièvre de la vallée du Rift, grippe aviaire sans que les protocoles nationaux de surveillance n’en tiennent compte. Elles sont à la fois les premières sentinelles d’un système qui les rend invisibles et les premières victimes d’une rupture dans la chaîne du savoir que le paradigme prétend unifier.
Le vivant comme territoire d’extraction: une géopolitique du risque qui ne dit pas son nom
Le paradigme One Health n’arrive pas au Cameroun en terrain neutre. Il arrive porteur d’une cartographie du risque produite ailleurs, qui désigne les zones à haute densité faunique du bassin du Congo comme des « hot spots » épidémiologiques (CIRAD, 2019), les marchés de viande de brousse comme des « interfaces critiques », les pratiques d’élevage traditionnel comme des « comportements à risque ». Ce vocabulaire n’est pas anodin: il reconduit une géographie morale où le Sud global est le réservoir du danger et le Nord global, le garant du contrôle. Le Cameroun, qui abrite l’une des plus grandes biodiversités du continent avec plus de 9 000 espèces végétales recensées (UICN, 2021), se retrouve simultanément présenté comme un espace à sécuriser pour la santé mondiale et comme un pays incapable de sécuriser ses propres ressources sanitaires. Cette tension n’est jamais nommée. Elle structure pourtant tout. Ce qu’on pourrait appeler une dépendance épidémiologique organisée prend ici une forme concrète. Sur les 47 projets One Health actifs au Cameroun entre 2015 et 2023, moins de 12% avaient un chercheur principal camerounais (OCEAC, 2023). Les données biologiques produites sur le territoire alimentent des publications scientifiques internationales sans que les communautés concernées peuples Baka en forêt, éleveurs Mbororo dans les savanes n’en soient jamais les premières bénéficiaires. Il s’agit d’une forme d’extraction du savoir biologique: on gouverne la vie en captant ses signaux sans redistribuer les capacités de l’entretenir. Le paradigme fabrique de la dépendance au moment précis où il prétend construire de la résilience.
Cette architecture de la dépendance a un coût politique que l’on mesure mal. Elle délégitime progressivement les savoirs locaux, fragilise les institutions nationales de recherche en les maintenant dans un rôle de sous-traitants du diagnostic mondial, et désarticule les systèmes communautaires de surveillance qui fonctionnaient bien avant que le terme One Health n’existe. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est la logique d’un paradigme qui n’a pas encore véritablement interrogé ses propres présupposés coloniaux.
La souveraineté sanitaire comme horizon politique
La critique ne vaut que si elle ouvre sur une alternative. Ce que le Cameroun peut apporter au paradigme One Health et pas seulement recevoir de lui c’est une reformulation depuis le bas, depuis les pratiques réelles, les savoirs écologiques locaux, les logiques d’adaptation que les communautés ont développées sans jamais les appeler « approche systémique ».
Les éleveurs Mbororo de l’Adamaoua gèrent depuis des générations des systèmes de transhumance intégrant une lecture fine des corridors écologiques, des saisons et des risques sanitaires. Les femmes herboristes des marchés de Douala détiennent une pharmacopée de l’interface humain-végétal que la biomédecine commence à peine à reconnaître. Les chasseurs des forêts du Sud lisent les comportements animaux comme des signaux d’alerte bien avant que les capteurs satellitaires ne les détectent. Ce corpus de savoirs n’est pas pittoresque il est opérationnel, et il est menacé par la dépossession que One Health, dans sa version institutionnelle, contribue paradoxalement à accélérer.
Refonder One Health au Cameroun suppose des déplacements intellectuels concrets. La surveillance épidémiologique la plus efficace est communautaire avant d’être technologique: construire des systèmes d’alerte précoce qui s’appuient sur les femmes éleveuses, les chasseurs, les agents de santé villageois plutôt que de les contourner au profit de plateformes numériques que les zones rurales n’ont pas les infrastructures pour alimenter. Intégrer le genre non comme variable annexe mais comme prisme structurant de l’analyse de risque, avec des études d’exposition différenciées et une représentation effective des femmes dans les instances de gouvernance sanitaire aux niveaux district et régional.
Enfin, renverser la logique de la souveraineté épidémiologique: les données biologiques produites sur le territoire camerounais doivent appartenir en premier lieu aux institutions camerounaises, être analysées par des chercheurs camerounais, et traduites en politiques publiques par des décideurs qui rendent compte devant des citoyens et non devant des bailleurs dont les priorités sont indexées sur les peurs sanitaires des classes moyennes du Nord.
Il ne s’agit pas de rejeter les partenariats internationaux, mais d’en renégocier les termes depuis une position de force intellectuelle et institutionnelle. Cette force existe dans les facultés de médecine vétérinaire, dans les instituts de recherche agronomique, dans les réseaux d’agents de santé communautaires qui font tenir le système avec presque rien. Ce qui manque n’est pas la compétence. C’est la décision politique de la mettre au centre plutôt qu’en périphérie d’un paradigme global qui a besoin du Cameroun pour exister, mais fait tout pour ne pas avoir à le reconnaître.
One Health ne sera véritablement « une seule santé » que le jour où la femme qui élève ses poulets à Ngaoundéré et l’épidémiologiste qui modélise la prochaine pandémie à Genève produiront du savoir à égale dignité. Ce jour-là, le paradigme aura tenu sa promesse. Nous n’y sommes pas.
Par Baltazar Atangana
Gender and inclusion Advisor
noahatango@yahoo.ca





