Née et ayant grandi en Europe, Kayani Traoré a fondé Maliya, une plateforme gratuite qui référence déjà plus de 150 entreprises, associations et institutions maliennes. Visibilité des petites structures, place des femmes entrepreneures, rôle de la diaspora : la fondatrice partage sa vision.
Vous avez traversé la médiation culturelle, le commerce international chez Puma et l’administration systèmes et réseaux avant de fonder Maliya. Quel a été le déclic qui vous a fait passer à l’entrepreneuriat, et quel besoin concret observé au Mali est à l’origine de la plateforme ?
Je suis née et j’ai grandi en Europe, et à un moment, j’ai eu besoin de me reconnecter au Mali. En cherchant à m’y projeter, j’ai fait un constat simple : beaucoup de choses existent déjà, des entrepreneurs talentueux, des savoir-faire, des structures d’accompagnement. Ce qui manque parfois, c’est le lien. Quand on cherche un prestataire fiable, on dépend encore beaucoup du bouche-à-oreille et du réseau que l’on a, ou que l’on n’a pas. Je me suis dit que je n’étais sûrement pas la seule : nous sommes nombreux dans la diaspora à vouloir revenir, créer des liens, entreprendre ou simplement mieux connaître ce qui existe au Mali. Mon idée de départ n’était pas de devenir entrepreneure. La question était plutôt : pourquoi ne pas créer un outil qui mette toutes ces personnes en relation ?
Et mon parcours m’y avait préparée sans que je le sache. La médiation culturelle m’a appris à créer des passerelles et à valoriser ce qui existe sur un territoire ; le commerce international m’a ouverte aux échanges, aux entreprises et aux opportunités ; et l’informatique m’a donné les moyens techniques de construire l’outil. Maliya est née de là. Aujourd’hui, la plateforme référence gratuitement plus de 150 entreprises, associations et institutions maliennes. Des événements et des opportunités y sont également publiés quotidiennement.
Maliya référence déjà plus de 150 entreprises, associations et institutions. Selon vous, quel est aujourd’hui le principal obstacle pour une entreprise malienne : être trouvée, être crédible, ou accéder aux opportunités ?
Je dirais d’abord : être trouvée. Une entreprise peut proposer un excellent service, mais si personne ne sait qu’elle existe, ou s’il est difficile de trouver des informations fiables sur elle, elle passe à côté de clients et d’opportunités. Mais être trouvée ne suffit pas : encore faut-il inspirer confiance. C’est pour cela que sur Maliya, nous regroupons sur une même fiche tout ce qui permet de se faire une idée rapidement : une présentation complète de l’activité, des photos du travail réalisé, la géolocalisation, les horaires, les réseaux sociaux, le site internet lorsqu’il existe et un accès direct à l’entreprise via WhatsApp.
Et lorsqu’une entreprise n’a pas encore de site internet, sa fiche lui offre justement une vitrine numérique structurée, qui ne repose pas uniquement sur les réseaux sociaux. Une personne qui la découvre comprend rapidement ce qu’elle propose, voit son travail, sait où elle se trouve et peut la contacter. Quant aux opportunités, elles constituent une autre étape essentielle. Mais pour moi, la visibilité reste le point de départ : plus une entreprise est identifiable et capable de présenter clairement son activité, plus elle se donne les moyens d’être considérée par de futurs clients, partenaires ou donneurs d’ordre. C’est pour cela que Maliya commence par le référencement, gratuitement : donner à chaque structure, quelle que soit sa taille, la possibilité d’exister dans un espace numérique structuré.
Une grande partie de l’activité économique malienne repose sur de très petites structures, souvent informelles : artisans, commerçantes, transformatrices. Comment les faire entrer dans l’économie numérique, et quels outils leur sont réellement adaptés (téléphone, WhatsApp, mobile money) ?
Pour moi, la première étape n’est pas de demander à ces structures de devenir expertes du numérique. C’est de reconnaître et de valoriser ce qu’elles savent déjà faire. Un artisan peut avoir un savoir-faire exceptionnel sans site internet et sans présence en ligne structurée. Cela ne retire rien à la qualité de son travail. Le numérique doit venir comme un outil supplémentaire, jamais comme une condition pour reconnaître un savoir-faire.
C’est pourquoi nous prenons en charge la création de la fiche, notamment pour les entrepreneurs les moins familiers avec les outils numériques. L’entrepreneur nous envoie simplement ses informations et ses photos, par WhatsApp le plus souvent, et nous nous occupons du reste : structurer la présentation de son activité, mettre en valeur ses réalisations et vérifier que tout ce qui permet de le contacter est en place. Et nous tenons à aller au-delà de l’écran. Notre objectif est de rencontrer au moins une fois chaque structure référencée, sur son lieu de travail. C’est ce qui permet de vraiment comprendre une activité, de voir le travail de ses propres yeux et d’installer une relation de confiance plutôt qu’une simple inscription en ligne.
Il faut aussi partir des usages existants. WhatsApp est déjà largement utilisé : c’est souvent par là que l’entrepreneur nous transmet ses informations, et c’est également par là qu’un client peut le contacter après l’avoir découvert sur Maliya. Aucun parcours numérique complexe ne lui est imposé. Faire entrer ces structures dans l’économie numérique, ce n’est donc pas leur demander de changer ce qu’elles sont. C’est partir de leur réalité, les accompagner avec respect et utiliser le numérique pour mieux valoriser le travail qu’elles accomplissent déjà.
Vous mettez volontairement en avant les entreprises féminines. Quels sont les freins les plus tenaces (financement, formation, réseau, visibilité), et qu’est-ce qui fonctionne concrètement pour les lever ?
Les femmes occupent déjà une place importante dans l’entrepreneuriat au Mali. Elles créent, produisent, transforment, vendent, innovent et développent des activités dans de nombreux secteurs. Je pense qu’il est important de commencer par là : elles n’ont pas attendu qu’on leur donne une place pour entreprendre. J’ai la chance d’évoluer dans plusieurs réseaux de femmes entrepreneures, notamment la Women’s Leadership Table de Lead Magazine. J’y rencontre des femmes aux parcours très différents, avec des savoir-faire remarquables, des entreprises qui grandissent et surtout une vraie volonté de créer ensemble.
Ce que j’observe, c’est que le réseau peut être un formidable accélérateur. Une rencontre peut conduire à une collaboration, une information partagée peut ouvrir sur un programme, un financement ou un marché, et une mise en relation peut permettre à une entreprise de franchir une nouvelle étape. C’est cette dynamique qu’il faut continuer à renforcer. Il existe des dispositifs de financement, des appels à projets, des formations et des programmes d’accompagnement. L’enjeu est de faire circuler encore davantage cette information et de permettre au plus grand nombre d’y accéder. C’est aussi là que la visibilité devient importante : certaines entrepreneures ont déjà des années d’expérience, une clientèle et un véritable savoir-faire, mais gagneraient à être davantage connues au-delà de leur réseau habituel.
C’est aussi le rôle que nous voulons jouer avec Maliya. Le référencement est aujourd’hui gratuit et nous accompagnons les entrepreneures qui le souhaitent dans la création de leur fiche. Nous leur offrons ainsi une vitrine supplémentaire. Maliya publie également des appels à projets, des financements, des programmes et d’autres opportunités, afin de rendre cette information plus accessible. Pour moi, il ne s’agit donc pas de créer quelque chose à la place des femmes entrepreneures maliennes. Elles entreprennent déjà. Il s’agit de mieux connecter les talents, les réseaux et les opportunités qui existent, pour amplifier une dynamique qui est déjà bien présente.
Vous avez suivi une formation aux fondamentaux de l’IA. Comment l’IA peut-elle aider concrètement une entrepreneure malienne (rédaction de dossiers, communication, gestion, traduction en langues locales) ? Et quels risques ou fausses promesses faut-il éviter ?
Ma formation portait sur les fondamentaux de l’intelligence artificielle, donc je préfère rester très concrète sur les usages que je connais.Pour une entrepreneure, l’intérêt principal de l’IA est le gain de temps, notamment sur tout ce qui n’est pas directement le cœur de son métier. Une entrepreneure qui répond à un appel à projets peut par exemple s’en servir pour l’aider à structurer son dossier, clarifier son argumentaire ou préparer un support de présentation. Même chose pour la communication : rédiger une première version d’une publication, décliner un message ou trouver un angle lorsque l’on manque de temps. Ce sont des tâches qui peuvent être chronophages et parfois décourageantes.
Mais l’IA reste un outil. Elle ne connaît ni l’entreprise, ni son histoire, ni son savoir-faire aussi bien que l’entrepreneure elle-même. Le contenu qu’elle produit doit donc rester un point de départ que l’on relit, vérifie et adapte à sa propre réalité. Concernant la traduction en langues locales, je n’ai pas suffisamment de connaissances sur la fiabilité des outils actuels pour me prononcer. Je préfère ne pas présenter comme une solution quelque chose que je n’ai pas moi-même suffisamment évalué. Je vois donc l’IA comme un assistant : elle peut faire gagner du temps et faciliter certaines tâches, mais elle ne remplace ni le savoir-faire, ni le jugement, ni la connaissance de son activité.
Maliya accompagne aussi la préparation des dossiers administratifs, techniques et financiers. Pourquoi tant d’entreprises passent-elles à côté d’appels d’offres ou de financements, et que faudrait-il changer pour qu’elles y accèdent ?
C’est justement un service que nous venons de mettre en place chez Maliya, donc nous sommes encore au début et je ne prétends pas avoir suffisamment de recul pour dresser un constat général sur les entreprises maliennes. En revanche, ce qui nous a poussés à proposer cet accompagnement est assez simple, publier une opportunité ne suffit pas toujours. Entre voir passer un appel d’offres ou un financement et déposer effectivement un dossier, il y a plusieurs étapes, comprendre les critères, réunir les pièces administratives, structurer une proposition technique, construire un budget et respecter le formalisme et les délais demandés.
Pour une petite entreprise qui doit déjà gérer son activité quotidienne, cette préparation peut être lourde, même lorsqu’elle possède toutes les compétences nécessaires pour réaliser la prestation. Concrètement, nous continuons à rendre les opportunités visibles, et les structures qui le souhaitent peuvent désormais nous solliciter pour être accompagnées dans la préparation de leurs dossiers administratifs, techniques et financiers.
L’idée n’est évidemment pas de répondre à leur place ni de garantir qu’elles remporteront un marché ou obtiendront un financement. Notre rôle est de les aider à mieux comprendre les exigences, à structurer leur réponse et à présenter leur savoir-faire de la manière la plus claire et complète possible. À terme, j’aimerais que davantage de petites structures puissent se dire : « Cette opportunité est aussi pour moi », et qu’elles disposent des outils nécessaires pour tenter leur chance.
Vous travaillez entre la France, la Suisse et le Mali. Quel rôle la diaspora peut-elle jouer (investissement, transfert de compétences, mise en réseau) et comment la mobiliser autrement qu’à travers les transferts d’argent ?
Je fais moi-même partie de cette diaspora, donc cette question me touche directement. On parle souvent de sa contribution à travers les transferts d’argent, qui sont importants, mais je pense que notre rôle peut aller bien au-delà. La diaspora, ce sont aussi des compétences, des expériences professionnelles, des réseaux et des connexions acquis dans différents pays. Nous pouvons mettre une entreprise malienne en relation avec un partenaire à l’étranger, partager une opportunité, transmettre une compétence, accompagner un projet, investir ou tout simplement choisir de faire travailler des entreprises locales.
Mon propre parcours en est un exemple. Lorsque j’ai souhaité me reconnecter davantage au Mali, je ne me suis pas seulement demandé ce que je pouvais y investir financièrement, mais aussi ce que je pouvais apporter avec mes compétences et mon expérience. Maliya est aussi née de cette réflexion. Et cette volonté de mobiliser la diaspora existe déjà au Mali. Des rendez-vous comme le Forum International de la Diaspora ou le Salon International de l’Entrepreneuriat AES créent justement des espaces de rencontre, de mise en réseau et d’investissement.
L’enjeu est maintenant de faire vivre ces connexions dans la durée, au-delà des événements. Je pense que chaque Malien de la diaspora peut se poser une question très simple : au-delà de l’argent, qu’est-ce que je sais faire, qui est-ce que je connais et comment cela peut-il être utile au Mali ? La diaspora peut être une véritable passerelle entre le Mali et le reste du monde.
Maliya est gratuite. Comment envisagez-vous sa pérennité économique, et à quoi doit ressembler la plateforme dans cinq ans pour devenir le réflexe que vous décrivez ?
La gratuité est un choix auquel je tiens. Je souhaite que l’accès à Maliya et le référencement des structures restent gratuits. Mais gratuit ne veut pas dire sans coût. Derrière Maliya, il y a une équipe qui travaille chaque jour pour référencer les structures, créer et mettre à jour les fiches, identifier les événements et les opportunités et faire vivre la plateforme. Notre enjeu est donc de construire des partenariats avec des institutions, des ONG, des programmes de développement et des acteurs publics ou privés qui partagent cette vision et souhaitent contribuer à son développement.
Dans cinq ans, mon ambition est simple : que Maliya soit devenue un réflexe. Vous cherchez une entreprise au Mali ? Regardez Maliya. Une opportunité ? Regardez Maliya. Vous voulez savoir ce qui se passe ? Regardez Maliya. Et je veux que ce réflexe existe aussi bien pour quelqu’un qui vit au Mali que pour la diaspora, une institution, une ONG ou une entreprise qui souhaite travailler avec des acteurs maliens. Maliya doit rester accessible, tout en devenant une véritable porte d’entrée vers l’écosystème malien.
Propos recueillis par Baltazar ATANGANA.





