Politique

Axel Presnel Korondo Mobezaoro, « Sans diplomatie, le monde serait déjà dans le chaos »[Interview]

Observateur socio-politique et écrivain centrafricain, Axel Presnel Korondo Mobezaoro
décrypte avec lucidité les ressorts des conflits contemporains, le rôle ambigu des grandes
puissances et les voies possibles vers une paix durable en portant un regard particulier
sur la situation de la République centrafricaine.

Comment expliquez-vous la persistance des conflits dans le monde malgré les institutions internationales censées les prévenir ?

Je suis fermement convaincu que la persistance de ces multiples conflits, qui se poursuivent encore aujourd’hui, est principalement due aux limites des institutions internationales. Il faut également comprendre que ces institutions dépendent de la
volonté des États et ne peuvent imposer leurs décisions. Par ailleurs, les rivalités entre grandes puissances telles que les États-Unis, la Russie et la Chine paralysent souvent l’action des Nations Unies, notamment en raison du droit de veto. De plus, les conflits actuels sont souvent internes et impliquent des acteurs non étatiques, ce qui les rend plus difficiles à résoudre. Les inégalités, la concurrence pour les ressources et les intérêts politiques internes alimentent également ces conflits.

Les grandes puissances sont-elles des acteurs de stabilisation ou, au contraire, des facteurs d’aggravation des conflits ?

Sur ce point, je ne nierai pas que les grandes puissances jouent un double rôle dans les conflits internationaux. D’une part, elles peuvent contribuer à la stabilité en usant de leur influence pour négocier des accords, imposer des cessez-le-feu et maintenir la paix. Leur puissance militaire peut également dissuader certains conflits en empêchant leur escalade. D’autre part, elles peuvent exacerber les tensions si elles estiment que les conflits portent atteinte à leurs propres intérêts. Cherchant à défendre leurs intérêts stratégiques ou économiques, elles soutiennent parfois les camps adverses, ce qui prolonge les guerres. En toute honnêteté, j’irais même jusqu’à dire que leurs interventions militaires peuvent intensifier les conflits.

Dans quelle mesure les intérêts économiques influencent-ils les décisions politiques en période de conflit ?

Les intérêts économiques influencent fortement les décisions politiques en temps de conflit. Selon moi, le contrôle des ressources naturelles, l’accès à l’énergie et la protection du marché incitent souvent les États à intervenir ou à prendre position.
Cependant, j’observe que ces intérêts ne sont pas les seuls facteurs : ils se conjuguent à des considérations politiques, stratégiques et idéologiques.

Les organisations internationales jouent-elles encore un rôle crédible dans la résolution des crises mondiales ?

Les organisations internationales peuvent encore jouer un rôle crédible dans la résolution des crises mondiales, mais cela dépend de leur capacité à reconnaître pleinement l’importance de la vie humaine, le respect de l’égalité entre les individus,
le principe de justice, la souveraineté démocratique et le droit international. S’ils agissent conformément à ces valeurs, ils peuvent intervenir efficacement pour protéger les populations, promouvoir la paix et réduire les injustices. D’autre part, sans cette prise de conscience, je crois qu’ils perdront complètement leur crédibilité.

Les États et les populations pourraient ne plus les considérer comme des acteurs fiables, et leur influence dans la résolution des crises sera affaiblie. Pour moi, la légitimité des organisations internationales repose donc autant sur leurs moyens que sur leur éthique et leur engagement envers l’humanité et les principes fondamentaux
du droit international.

Peut-on aujourd’hui parler dans une nouvelle forme de guerre, moins visible mais tout aussi destructrice ?

Absolument ! Elle se manifeste par des cyberattaques, des conflits économiques, la
désinformation ou des guerres par procuration. Et je crois sincèrement que ces formes de guerre affectent profondément les sociétés, les économies et les institutions, même sans confrontations militaires traditionnelles.

Quel rôle jouent les médias dans la perception des conflits par l’opinion publique mondiale ?

Oui, les médias jouent indéniablement un rôle central dans la perception des conflits à travers le monde. Ils influencent notre vision, notre compréhension et nos sentiments envers les crises en privilégiant certaines informations, images et récits. À mon avis, les médias peuvent sensibiliser le public et mobiliser l’opinion publique en mettant en lumière la souffrance des populations, les violations des droits de l’homme et les questions politiques. Ils peuvent également faire pression sur les gouvernements et les organisations internationales pour qu’ils agissent.

Cependant, il est regrettable qu’ils puissent également manipuler ou déformer la réalité par le
biais de billets éditoriaux, de désinformation, ou en promouvant certains points de vue au détriment d’autres. Cela peut conduire à une perception partielle, exagérée ou polarisée des conflits. Je crois que les médias façonnent fortement notre perception des conflits : ils peuvent être un outil de sensibilisation et de promotion de la paix, mais aussi un vecteur de peur, de division ou de propagande, selon la manière dont l’information est présentée.

Les sanctions économiques sont-elles réellement efficaces pour contraindre un État à changer de politique ?

Je dirais que les sanctions économiques peuvent avoir un impact limité sur un État, mais elles ne garantissent pas toujours un changement de politique. En effet, elles peuvent affaiblir l’économie, réduire les ressources de l’État et exercer une pression sur les dirigeants. De même, elles peuvent influencer l’opinion publique et susciter un mécontentement qui encourage les concessions. Cependant, j’observe que, dans de nombreux cas, les sanctions ne font que renforcer la résistance du gouvernement, engendrer des souffrances parmi la population civile et pousser l’État à rechercher des solutions alternatives, telles que des alliances, pour contourner les sanctions. Par conséquent, je crois que leur efficacité dépend de la puissance économique de l’État visé, du soutien international apporté aux sanctions et de la réelle volonté du régime de céder. Ainsi, je peux affirmer que les sanctions peuvent  influencer un État, mais qu’elles ne suffisent pas toujours à le contraindre à modifier rapidement sa politique.

Comment les conflits actuels redéfinissent-ils les alliances entre États ?

En tant qu’observateur de la scène politique, je peux affirmer que les conflits actuels redéfinissent profondément les alliances entre États, les contraignant à réévaluer leurs intérêts stratégiques économiques et sécuritaires. Certains conflits rapprochent des États partageant des objectifs communs, même s’ils étaient auparavant politiquement éloignés, créant ainsi de nouvelles coalitions ou renforçant les blocs régionaux et internationaux. À l’inverse, les tensions liées à des questions économiques, énergétiques ou territoriales peuvent fragiliser, voire rompre, les alliances traditionnelles. De même, les conflits modernes, tels que les guerres par procuration ou les rivalités indirectes, favorisent une logique de multipolarité, où les États ne s’alignent plus uniquement selon des idéologies, mais aussi selon des intérêts pragmatiques.

La diplomatie est-elle encore un outil efficace face à la montée des tensions internationales ?

Sans diplomatie, le monde serait sans doute déjà plongé dans le chaos. Et même si le monde continue de tourner malgré les conflits alimentés par des intérêts divergents, je maintiens que la diplomatie demeure un outil essentiel pour gérer les tensions internationales, même si son efficacité est parfois limitée. Elle permet de négocier des accords, de prévenir l’escalade des conflits et de maintenir le dialogue entre les États, même en situation de crise. Les forums multilatéraux, les sommets internationaux et les négociations bilatérales offrent des espaces où les conflits peuvent être abordés sans recours direct à la force.

Quelle place occupent les populations civiles dans les stratégies politiques liées aux conflits ?

Les populations civiles jouent un rôle central dans les conflits modernes, tant en tant que victimes qu’en tant que leviers stratégiques. Leur soutien ou leur opposition influence la légitimité des États et des groupes armés, tandis que leur instrumentalisation peut servir des objectifs militaires ou diplomatiques. La souffrance des civils impacte également la perception internationale et peut provoquer des interventions ou des pressions politiques. Enfin, les mouvements de population et les crises humanitaires altèrent la stabilité régionale et les alliances, faisant des civils un élément clé des stratégies géopolitiques.

Comment analysez-vous la situation politique actuelle en Centrafrique et ses répercussions sur la stabilité dans la sous-région ?

Ce dont je suis convaincu, c’est que la République centrafricaine demeure aujourd’hui un pays politiquement fragile, malgré les progrès récents. Les élections de décembre 2025 présidentielles, législatives, locales et municipales ont permis la réélection du président Faustin-Archange Touadéra et constituent, à mon sens, une étape importante vers la consolidation de la paix. Cependant, je constate que la persistance de la violence dans certaines régions du pays continue de perturber la vie civique et sécuritaire, soulignant la fragilité du processus démocratique. Par ailleurs, le processus de paix initié par l’accord politique de 2019 a conduit à la démobilisation de nombreux combattants et à la dissolution de certaines factions armées.

Néanmoins, le nord-est et le sud-est du pays restent des zones instables où des milices continuent d’attaquer les civils et les autorités locales, limitant l’efficacité de l’État et menaçant la sécurité de la population. À mon avis, cette instabilité a des répercussions directes sur la sous-région, dans la mesure où les flux de réfugiés, les conflits intercommunautaires et les mouvements de groupes armés transfrontaliers peuvent déstabiliser les pays voisins et accroître les tensions dans les zones frontalières, déjà vulnérables aux crises politiques et sécuritaires.

Quelles seraient les solutions durables pour réduire les conflits et instaurer une paix réelle à l’échelle mondiale ?

À mon sens, les solutions durables pour réduire les conflits et instaurer une paix véritable dans le monde doivent intégrer plusieurs dimensions politiques, économiques et sociales. Premièrement, le renforcement de la gouvernance et des institutions démocratiques est essentiel. Des États stables, transparents et responsables sont moins sujets aux conflits internes et mieux à même de résoudre les tensions par le dialogue et l’état de droit. La protection des droits humains et le respect du droit international sont également des fondements indispensables pour prévenir la violence et garantir la justice. Deuxièmement, le développement économique et la réduction des inégalités sont des leviers cruciaux ; la pauvreté, l’exclusion sociale et la concurrence pour les ressources naturelles sont souvent à l’origine des conflits. Investir dans l’éducation, la santé, l'emploi et la sécurité alimentaire est également important pour réduire les tensions et créer des sociétés plus résilientes face aux crises.

En outre, je crois qu’une diplomatie multilatérale proactive, soutenue par les organisations internationales, est essentielle. Les négociations, la médiation et la coopération régionale contribuent à prévenir l’escalade des conflits et à trouver des solutions pacifiques aux différends. Je crois qu’une culture de paix et de coopération internationale doit être encouragée ; les campagnes de sensibilisation, l’éducation à la paix et le renforcement des liens économiques et culturels entre les États peuvent réduire les préjugés et les tensions. La prévention des conflits exige également une responsabilité collective et une solidarité mondiale face aux menaces communes, telles que le terrorisme et les changements climatiques. Je suis convaincu qu’une paix durable repose sur un équilibre entre des institutions fortes, un développement équitable, une diplomatie active et une culture de coopération. Sans une action simultanée sur ces différents
fronts, la stabilité mondiale restera fragile et les conflits continueront d’éclater.

 

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO

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