Elle naît à six mois et demi, le 30 mai 1966, au Pavillon Tarnier de l’Hôpital Central de Yaoundé. Sortie de néonatologie, elle est couvée à la maison par un père infirmier, dans des rouleaux de coton, et réchauffée avec une bouilloire. Six décennies plus tard, la fillette devenue cadre des Impôts, écrivaine et catholique fervente remonte le fil de cette existence obstinée dans Réminiscences, fragments de la vie d’une mère inspirante.
Un Yaoundé d’enfance, cousu main
Le récit s’ouvre sur les racines, avec cette relation si tendre, chez les Ewondo, entre l’oncle maternel et son neveu utérin. Puis vient le Camp Sic Madagascar, quartier de fonctionnaires où grandit une fratrie de onze enfants. Maman tricote, brode, coud des tenues identiques pour la messe de six heures, et la famille s’arrête ensuite chez le photographe du quartier. On songe à L’Enfant noir de Camara Laye ou à Amkoullel, l’enfant peul d’Amadou Hampâté Bâ, avec la même tendresse pour la maisonnée et le même art du détail qui fait exister tout un monde.
Sixième de cette fratrie, l’auteure passe du jardin d’enfants de l’école catholique de Mokolo au lycée technique de Yaoundé, puis à l’Université, où psychologie, sociologie, anthropologie et philosophie composent sa licence ès lettres. On en retrouve la trace dans le goût des voix qui l’ont précédée, des versets bibliques aux penseurs convoqués en passant.
Le trait le plus original de cette première partie tient dans un dialogue où la mère répond aux questions de ses filles. Avant la télévision, rappelle Joséphine, « l’autorité parentale ne se discutait pas » (p. 9). Aujourd’hui les enfants veulent comprendre avant d’obéir, et elle accepte la règle du jeu. Cette maïeutique domestique, tissée d’anecdotes, de rires et d’un chien déchaîné, transmet plus sûrement que le sermon. Les valeurs à garder, respect, pudeur, honneur, se rattachent au commandement biblique d’honorer père et mère, rappelé en fin de chapitre. Cette première partie a les qualités et les limites de l’album de famille. La tendresse y gagne ce que la distance critique y perd.
Servir, corriger, transmettre
Le monde professionnel occupe la troisième partie, dans une prose sobre, presque de greffier. Recrutée fin 2000 à la Direction des Impôts, l’auteure y cumule 26 ans de service, du Programme de Sécurisation des Recettes Forestières à la section chargée de l’assiette et du recouvrement. Elle évoque les débats avec les opérateurs économiques du secteur forestier, où elle se donnait pour mission de garantir que l’État recouvre ses fonds, quelle que soit la conjoncture. On y croise un directeur qui arrivait au bureau à sept heures et une pointeuse qui ne pardonnait rien, décor d’une éthique de la ponctualité et de la probité. Ce qui pourrait être aride devient un portrait moral, celui d’une femme qui sert l’État comme on tient une promesse.
La Jeunesse Étudiante Chrétienne, qu’elle appelle l’école de sa vie, et la vie spirituelle donnent à ce parcours sa boussole. Relectrice correctrice certifiée, elle publie trois livres et voit dans l’écriture une mission de transmission. Au seuil de la retraite, elle se dit « Directrice de mon destin », formule qui dit la fierté tranquille d’une femme au terme d’un long service et qui fait d’une sortie de scène un nouveau départ. Les photographies légendées, des aïeux aux années d’Université et à une émission d’information catholique, prolongent le texte et montrent des engagements qui débordent largement le bureau.
Un chœur pour les soixante ans
La dernière partie ouvre la porte aux témoignages, et le récit devient chorale. Collègues, amis, proches, jusqu’à un agent de sécurité qui écrit en anglais, chacun ajoute sa touche au portrait d’une femme chaleureuse, disponible, priante. L’un lui prête un « rigorisme kantien » (p. 129). Pour un vérificateur d’impôts, « c’est une page qui se tourne, pas un livre qui se ferme » (p. 125). Paul Ricœur dirait que l’identité se façonne aussi dans le récit que les autres font de nous, et ce livre en offre une belle démonstration.
La foi n’y est pas un décor. Elle rythme les dimanches d’enfance, structure l’engagement associatif et affleure dans le témoignage d’une amie de lycée qui lui doit d’avoir appris la neuvaine. La prière y apparaît comme une manière de tenir debout, et la chaleur humaine, chère à la quatrième partie, comme une manière de faire tenir les autres.
La chorale a pourtant ses limites. Les voix se ressemblent, l’éloge appelle l’éloge, et le lecteur exigeant aimerait parfois qu’une dissonance vienne contrarier l’unanimité. Le genre l’admet, car l’hommage n’est pas l’enquête, et le livre reste fidèle à l’injonction socratique de se connaître, puisque échecs et défauts n’y sont pas tus, comme le souligne avec justesse le prologue.
Reste une leçon simple, que Hampâté Bâ aurait signée, à savoir qu’un aîné qui raconte est une bibliothèque qui refuse de brûler. Ce livre en sauve un rayon et le tend à ceux qui viennent. On attend les deux autres volets avec l’exigence que ce premier autorise.
Par Baltazar ATANGANA




