À quelques jours de l’ouverture du Forum social mondial, prévu du 4 au 8 août 2026 à Cotonou, au Bénin, l’expert en genre Baltazar Atangana revient sur les liens entre accès des femmes à la terre et changement climatique.
Le Forum social mondial revient sur le continent africain après plus d’une décennie, avec cette dix septième édition qui s’ouvre à Cotonou début août. Qu’est ce que ce rendez vous représente pour vous en tant qu’expert des questions de genre ?
C’est un moment particulièrement attendu. Le choix du Bénin n’est pas anodin, il traduit une lecture stratégique des dynamiques de luttes portées par les communautés ouest africaines, confrontées à laccaparement des terres, aux effets du changement climatique et à fextractivisme. Pour un expert du genre, ce forum offre un espace rare où les mouvements féministes, paysans et environnementaux se retrouvent au même endroit, avec la même urgence. Les questions foncières sont trop souvent traitées comme des questions techniques ou juridiques, alors qu’elles touchent directement à la place que les femmes occupent dans la société, à leur autonomie économique et à leur capacité à seprojeter dans. lavenir. Ce forum permet de remettre le genre au centre d’un débat qui, historiquement, la relégué au second plan.
Quel lien établissez vous entre l’accès des femmes à la terre et les changements climatiques?
Le lien est direct et il seresserre chaque année. En Afrique subsaharienne, les femmes assurent une part considérable du travail agricole et de la production vivrière, tout en possédant très peu de terres en propre. Cette situation les rend particulièrement vulnérables lorsque surviennent des sécheresses, des inondations ou des pertes de rendement, puisqu’elles n’ont ni le titre foncier ni les garanties nécessaires pour accéder au crédit, investir dans des cultures résilientes ou faire valoir leurs droits en cas de conflit. L’insécurité foncière limite leur capacité d’adaptation au moment précis où cette adaptation devient vitale. On ne peut pas parler sérieusement de justice climatique sans parler de justice foncière, et on ne peut pas parler de justice foncière sans parler du genre.
Concrètement, quelles réalités observez vous sur le terrain concernant les femmes et la propriété foncière?
Les situations varient selon les régions, mais certaines tendances reviennent constamment. Le droit coutumier, encore très présent, encadre l’accès à la terre par des règles d’héritage et d’usage qui excluent fréquemment les femmes, en particulier les veuves. Parallèlement, la pression sur les terres agricoles augmente avec lexpansion de l’agrobusiness et les investissements fonciers de grande échelle, souvent au détriment des exploitations familiales que les femmes cultivent sans titre officiel Cela dit, des évolutions encourageantes existent. Des coopératives de femmes se structurent pour cartographier collectivement leurs parcelles, des juristes communautaires accompagnent les démarches d’enregistrement, et certains pays ont engagé des réformes de leur code foncier pour reconnaitre formellement les droits des femmes rurales.
Comment les crises climatiques aggravent elles ces inégalités déjà existantes?
Elles agissent comme un accélérateur. Quand la sécheresse pousse les hommes à migrer vers les villes pour chercher un revenu, ce sont souvent les femmes quirestent seules à gérer l’exploitation, sans reconnaissance légale sur cette terre qu’elles font pourtant vivre. A l’inverse, lorsque des investissements d’adaptation rendent une parcelle plus productive, grâce à firrigation ou à des variétés. résistantes, la valeur de cette terre augmente et suscite parfois des contestations familiales ou communautaires qui écartent les femmes des bénéfices de leur propre travail. Les ressources se raréfiant, la compétition pour leau et les pâturages s’intensifégalement, et les femmes se retrouvent régulièrement en première ligne de ces tensions sans disposer des mêmes leviers de négociation que les hommes
Quelles solutions ou politiques recommandez vous pour inverser cette tendance?
Il faut sortir des déclarations générales. L’accès au foncier, pour être utile aux femmes, doit devenir une suite pratique et opérationnelle, on doit voir les femmes dedans, dans les commissions, dans les registres, dans les titres eux mêmes. Plusieurs leviers doivent être actionnés ensemble. La cotitularité des titres fonciers entre conjoints constitue une avancée concrète et mesurable, tout commela présence obligatoire de femmes dans les commissions foncières locales, là où se décident réellement les attributions de terres. L’alphabétisation juridique reste essentielle, beaucoup de femmes ignorant simplement les droits déjà inscrits dans les textes. Il faut aussi orienter davantage les financements climatiques vers les organisations paysannes féminines, qui restent souvent en marge des grands. mécanismes internationaux malgré leur rôle central dans ladaptation. Enfin, la reconnaissance des systèmes de gestion collective des terres, portés depuis longtemps par les femmes dans plusieurs régions, mérite détre davantage soutenue plutôt que remplacée par des modèles individuels qui les exduent.
Qu’attendez vous concrètement du Forum social mondial 2026 pour faire avancer ces causes?
J’espère avant tout des alliances durables entre mouvements féministes, paysans et climatiques, qui gagnent à converger plutôt qu’à avancer séparément. Le programme prévoit des espaces dédiés, notamment à lUniversité d’Abomey Calavi où se tiendront plusieurs villages thématiques, et je souhaite que le foncier et le genrey occupent une place visible et non symbolique. Ceforumdoit aussi être un lieu depression sur les gouvemements et les institutions internationales, pour que les engagements pris sur le papier se traduisent enfin en réformes appliquées. Après plus de dix ans d’absence du continent, cette édition porte une responsabilité particulière, celle de montrer que les luttes africaines pour la terre, portées en grande partie par des femmes, peuvent inspirer une mobilisation mondiale.
Par Alvinille Mencunga




