« Non aux violences faites à l’être humain » de Joséphine Angèle Ntsama Manga s’inscrit dans une actualité camerounaise précise, celle de l’annonce faite par le Professeur Marie Thérèse Abena Ondoa, Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, d’un projet de loi sur les violences basées sur le genre soumis au Ministère de la Justice depuis mars 2025. L’autrice choisit pourtant, dès son titre, de ne pas enfermer son propos dans la seule question féminine, un choix qui mérite d’être interrogé avec les outils d’une analyse de genre plutôt qu’avec ceux de la seule critique littéraire. Ce que ce livre donne à lire n’est pas tant une thèse qu’un ensemble de gestes, gestes d’énonciation, gestes de classement, gestes de conciliation, dans lesquels se lit une manière très située de penser le rapport entre les sexes en Afrique centrale francophone. Une note de lecture de Baltazar Atangana, expert en genre et inclusion sociale, noahatango@yahoo.ca.
L’universel comme stratégie d’énonciation
Le choix d’intituler cet essai « Non aux violences faites à l’être humain », alors que l’essentiel de son contenu traite du rapport entre hommes et femmes, n’est pas un hasard de formulation. Il rejoue, à l’échelle d’un titre, un débat que la sociologie du développement connaît bien depuis les années 1980, celui qui oppose les approches centrées sur les femmes comme catégorie séparée d’intervention, ce que les praticiens du développement ont longtemps appelé l’approche femmes et développement, aux approches qui intègrent la question du genre dans un cadre plus large de rapports sociaux, l’approche genre et développement. La première nommait directement les femmes comme groupe à protéger ou à autonomiser. La seconde préférait parler de rapports entre les sexes, une manière de sortir la question féminine de son isolement thématique pour la reloger dans une analyse plus générale des relations de pouvoir. Le titre de Joséphine Angèle Ntsama Manga fait le geste de la seconde approche, il parle d’être humain, il refuse la catégorie séparée. Mais la table des matières, elle, reste fidèle à la première, elle nomme les femmes, les filles, le genre, l’autonomisation, chapitre après chapitre, avant de ne consacrer que deux entrées tardives aux hommes comme sujets de violence subie.
Cette tension n’est pas propre à ce livre. On la retrouve dans une bonne part de la littérature militante africaine sur les violences basées sur le genre, où l’universel sert souvent de garantie de légitimité, une manière de dire que la cause dépasse le seul intérêt d’un groupe, pendant que le contenu réel reste organisé autour de ce groupe précis. Gayatri Spivak avait donné un nom à ce type de geste rhétorique, celui de l’essentialisme stratégique, l’idée qu’un groupe peut se réclamer d’une identité, ou ici s’en affranchir en façade, pour mieux servir une cause politique déterminée. Chez Ntsama Manga, l’essentialisme stratégique fonctionne à l’envers, non pas l’affirmation d’une identité de femme pour mieux revendiquer, mais sa dissolution apparente dans l’humain générique pour mieux désamorcer, par avance, l’accusation de partialité que ne manque jamais d’attirer un livre sur les violences de genre.
La symétrie des violences et ses limites
La deuxième moitié du livre pousse cette logique de désamorçage plus loin encore, avec deux chapitres consacrés aux violences que les hommes infligent aux hommes et à celles, plus rares dans l’ouvrage, que les femmes infligent aux hommes. Le geste mérite d’être regardé avec les outils que la recherche sur les violences conjugales a développés depuis plusieurs décennies. Le sociologue américain Michael Johnson a proposé, à la fin du siècle dernier, une distinction devenue centrale dans ce champ, celle qui sépare la violence conjugale situationnelle, ponctuelle, souvent réciproque et liée à un conflit précis, du terrorisme intime, un régime de contrôle coercitif installé dans la durée, très majoritairement exercé par un partenaire sur l’autre, et dont les enquêtes déclaratives ne rendent compte que très imparfaitement. Cette distinction a permis de trancher un débat resté longtemps confus, celui de la symétrie des violences dans le couple, où des enquêtes par questionnaire semblaient montrer une répartition presque égale des actes violents entre hommes et femmes, un résultat que les statistiques sur les blessures graves, les hospitalisations et les homicides conjugaux contredisent de façon systématique.
Le livre de Ntsama Manga ne fait pas explicitement cette distinction, mais son organisation même la présuppose sans la nommer. En mettant côte à côte, dans un même mouvement de rééquilibrage, les bagarres entre hommes pour prouver leur virilité, les rivalités de voisinage autour d’un drainage d’eau, les conflits d’aînesse dans la fratrie, et les violences conjugales décrites dans les premiers chapitres comme des actes de séquestration, de privation alimentaire et de bastonnade répétée, l’ouvrage traite comme équivalentes des réalités que la recherche a précisément appris à distinguer. Ce n’est pas une faute de méthode isolée, c’est le prix que paie toute tentative d’équilibrage rapide d’un sujet qui, structurellement, ne l’est pas. La symétrie littéraire, celle qui consiste à donner un chapitre à chaque camp, ne produit pas automatiquement la symétrie sociologique des phénomènes qu’elle prétend représenter.
Tradition, foi et autonomisation, une conciliation qui ne se referme pas
Reste la question la plus intéressante, celle de savoir comment ce livre concilie deux images de la femme qui, dans la littérature africaniste sur le genre, sont rarement pensées ensemble sans friction. La première image, développée dans les pages sur le foyer conjugal, fait de la femme celle qui apaise, qui dissuade la brutalité masculine par sa présence, qui oriente paisiblement les décisions du couple. La seconde, développée dans les pages sur l’autonomisation et le monde professionnel, fait d’elle un sujet économique autonome, à égalité de salaire, de poste et de responsabilité avec les hommes. L’économiste Amartya Sen a proposé, dans ses travaux sur les inégalités de genre, une distinction utile pour lire cet écart, celle entre le bien-être d’une personne, sa situation matérielle et sa protection, et son agentivité, sa capacité à agir par elle-même et à peser sur les décisions qui la concernent. Une politique ou un discours peut chercher à améliorer le bien-être des femmes sans jamais leur reconnaître d’agentivité propre, en les traitant comme des bénéficiaires plutôt que comme des actrices. Le livre de Ntsama Manga oscille entre les deux registres sans les articuler explicitement, la femme du foyer relève surtout d’une logique de bien-être et de fonction protectrice, la femme du monde professionnel relève d’une logique d’agentivité revendiquée.
Cette oscillation n’est pas propre à cet ouvrage, elle traverse une bonne partie de l’écriture féministe chrétienne en Afrique centrale, où l’autorité biblique convoquée pour fonder la dignité humaine, l’être créé à l’image de Dieu, sert aussi, dans d’autres pages du même livre, à légitimer des hiérarchies d’âge et de genre héritées, comme le rappel du droit d’aînesse biblique dans le chapitre sur les hommes. Des chercheuses comme Ifi Amadiume ou Oyeronke Oyewumi ont montré, chacune à partir d’un contexte précis, que les sociétés africaines précoloniales n’organisaient pas nécessairement le pouvoir selon les mêmes catégories binaires que celles importées avec l’évangélisation et la colonisation, et que la restauration d’une autorité biblique du père et de l’aîné peut, paradoxalement, resserrer des rapports de pouvoir que les sociétés locales avaient parfois organisés autrement. Rien, dans le livre de Joséphine Angèle Ntsama Manga, ne pose cette question, ce qui n’enlève rien à sa sincérité, mais indique la limite d’un texte qui préfère l’exhortation à l’examen des sources de la norme qu’il défend.
Une écriture d’exhortation
Il serait injuste de ne lire ce livre qu’à travers ce qu’il ne fait pas, sans dire ce qu’il fait, avec une réelle maîtrise, de sa propre phrase. Joséphine Angèle Ntsama Manga écrit dans une langue qui doit moins à l’essai universitaire qu’à l’art oratoire, celui de la chaire ou de la tribune, où la phrase avance par accumulation plutôt que par démonstration. Les listes de formes de violence, physiques, verbales, psychologiques, sexuelles, économiques, administratives, cybernétiques, ne sont pas de simples inventaires, elles fonctionnent comme des litanies, un procédé rhétorique ancien qui vise moins à informer qu’à faire ressentir, par la répétition et l’accumulation, l’ampleur d’un mal qu’aucune formule unique ne pourrait contenir. La même logique gouverne les passages où l’autrice appelle de ses vœux la fin des violences, que cessent les violences physiques, psychologiques, sexuelles, que se multiplient plutôt les mains tendues pour écouter, une construction en anaphore qui doit autant à la prière litanique qu’au discours civique, et qui donne à des pages par ailleurs assez générales une véritable charge affective.
Cette écriture procède aussi par contraste de focale, alternant sans prévenir la généralité morale et le détail cru, la phrase qui énonce un principe intemporel et celle qui décrit, presque en gros plan, un objet dur enfoncé dans un orifice ou un fer à repasser porté au rouge. Ce battement entre l’abstraction et l’image concrète est ce qui évite au texte de sombrer dans la seule exhortation désincarnée, il oblige le lecteur à passer sans transition du principe à la scène, de l’idée de dignité humaine à ce qu’un corps précis subit quand cette dignité lui est retirée. Les citations d’autorité semées au fil des pages, Victor Hugo, Samuel Johnson, Olympe de Gouges, Christine Lagarde, Sheryl Sandberg, ne sont pas davantage de simples ornements savants, elles jouent le rôle que la rhétorique classique assignait à la preuve par autorité, convoquer une voix extérieure reconnue pour appuyer et faire résonner la sienne. L’autrice écrit enfin à la première personne dans son introduction et sa conclusion, dire NON aux violences faites à l’être humain est une conviction profondément ancrée en moi, un geste qui déplace le livre du côté du témoignage plutôt que de l’expertise, et qui explique sans doute pourquoi le texte cherche moins à prouver qu’à requérir, moins à démontrer qu’à porter, avec une sincérité que l’on sent à chaque page, la parole d’une femme qui a choisi de ne plus se taire.
Baltazar Atangana, expert en genre et inclusion sociale
noahatango@yahoo.ca





