Dans son œuvre poignante, Claudien Bagayamukwe Cubaka écrivain congolais nous entraîne dans une fresque où l’exil, la mémoire et l’amour se croisent pour donner naissance à une histoire de résilience. À travers le destin de Daniel et Esther, deux jeunes Congolais rencontrés par hasard à Paris, l’auteur explore les cicatrices laissées par l’absence paternelle, les épreuves de la migration et la force réparatrice des liens humains. Porté par la métaphore du kintsugi, cet art japonais qui sublime les fractures en les recouvrant d’or, le roman devient une méditation sur la capacité des êtres à transformer leurs blessures en lumière.

Journaliste: Le titre de votre roman intrigue: Là où nos mondes se réparent ». Que signifie-t-il pour vous?
Auteur : Ce titre désigne l’espace à la fois géographique (le Japon) et émotionnel (le couple) – où les fractures du passé cessent d’être des hontes pour devenir des forces. C’est la rencontre de trois cultures (Congo, France, Japon) qui, au lieu de s’opposer, fusionnent pour guérir les blessures de l’exil et de l’abandon.
Journaliste: Vous ouvrez votre récit à Paris, sous une pluie battante. Pourquoi ce choix ?
Auteur : La pluie battante du Quartier latin symbolise l’état intérieur de Daniel: la grisaille, la solitude de l’étudiant étranger et la sensation d’être brisé comme un miroir. Ce décor mélancolique permet de créer un contraste saisissant avec la chaleur de la rencontre à venir et, plus tard, avec la lumière dorée du Japon.
Journaliste: Quels sont les points communs qui rapprochent vos deux personnages?
Claudien: Ce qui les unit dépasse la simple attirance. Ils partagent,
Une identité hybride: Des racines congolaises mêlées à une vie en France.
Un héritage maternel fort: Ils ont été élevés par des mères courageuses et résilientes.
La blessure de l’absence: Tous deux portent le vide laissé par un père défaillant ou absent.
Une quête de sens: Daniel cherche l’ordre dans l’informatique, Esther la beauté dans l’histoire de l’art.
Journaliste: Le retour du père de Daniel est un moment fort du roman. Que représente-t-il?
Auteur : C’est l’élément perturbateur » qui teste la solidité de Daniel. Ce retour représente la tentation de retomber dans le cycle de la culpabilité et de la victimisation. C’est le moment où Daniel doit définir la vraie responsabilité, non pas céder au chantage d’un homme égoïste, mais protéger ceux qu’il aime et son propre avenir.
Journaliste: Esther introduit le concept du kintsugi. Pourquoi cette métaphore japonaise?
Auteur : Esther l’introduit pour transformer le regard de Daniel sur lui-même. Le kintsugi (réparer la céramique avec de l’or) enseigne que la cicatrice n’est pas une laideur à cacher, mais une trace d’histoire qui rend l’objet plus précieux. C’est la philosophie centrale du livre: on ne répare pas pour redevenir comme avant, mais pour devenir meilleur.
Journaliste: La séparation entre Paris et Kyoto joue un rôle important. Comment l’avez-vous pensée?
Auteur : Cette distance est pensée comme une épreuve de vérité. Elle montre que l’amour et la foi peuvent construire des « ponts numériques » (le journal partagé). C’est aussi le moment du sacrifice ultime: quand Esther quitte le Japon pour soutenir Daniel à Paris, elle prouve que le « foyer > n’est pas un lieu, mais l’autre.
Journaliste: Vous évoquez aussi la naissance d’une nouvelle génération.
Auteur : Akari (qui signifie « Lumière ») est la synthèse vivante du récit. Elle n’est pas entre >> les cultures, elle est l’addition de toutes. Sa naissance marque la fin de la survie et le début de la transmission. Elle représente la « promesse tenue > et la preuve que l’on peut naître sans le poids des chaînes du passé.
Journaliste: Et le père de Daniel, comment se clôt son histoire ?
Claudien: L’histoire se clôt par une lettre de Joseph, seul et mourant en Belgique. Daniel choisit de ne pas répondre par la colère, mais par la miséricorde. En lui envoyant une photo d’Akari, il ne répare pas le lien brisé, mais il choisit de répondre à l’obscurité par la lumière. C’est l’acte final du kintsugi: le cercle de la haine est brisé, laissant place à une paix profonde.
Journaliste: Enfin, vous concluez sur la Maison Akari. Que représente-t-elle ?
Auteur: La Maison Akari est l’aboutissement concret de la philosophie du roman : elle transforme les blessures individuelles de Daniel et Esther en un refuge collectif pour les autres. Nommée d’après leur fille, elle symbolise un kintsugi social » où les fractures de l’exil et de la solitude sont réparées par la solidarité, la foi et l’éducation. Plus qu’un simple bâtiment, c’est une promesse tenue qui prouve que la réussite ne consiste pas à combler ses propres manques, mais à les transformer en une source de lumière pour le monde, créant ainsi un foyer universel où chaque parcours brisé peut enfin trouver sa place et briller.
Journaliste: Enfin, vous concluez sur la Maison Akari. Que représente-t-elle?
Auteur: C’est l’aboutissement de leur parcours. Daniel et Esther fondent une institution pour soutenir les étudiants étrangers en difficulté. En inaugurant leur premier centre à Paris, près de l’église de leur rencontre, ils bouclent la boucle. Leur histoire devient un héritage collectif, une lumière transmise aux générations futures.
Propos recueillis par Sylvie Nabintu




